Comment accompagner la scène ballroom sans trahir ses racines underground ?

22 mai 2026

photo d'une femme noire en costume avant d'aller performer sur le catwalk d'un ball à la Gaîté Lyrique, elle tient une longue natte entre ses mains et sourit

Droits réservés : Benoit Rousseau

Si l'intégration de la scène ballroom aux circuits culturels dominants peut créer des opportunités, renforcer sa visibilité et participer à sa reconnaissance, elle peut être une menace pour son essence politique et culturelle. 

Les origines de la scène ballroom

Née de différentes formes d’oppressions dans les années 1970 à New York, la scène ballroom s’est construite comme un espace refuge, un lieu d’expression libre et d’affirmation identitaire pour les personnes LGBTQIA+ racisées. 

La scène ballroom repose sur une organisation communautaire solide : à travers le voguing, les balls et l’organisation en houses, la communauté ballroom a créé ses propres espaces sûrs, ses propres règles et modes de transmission. 

Une volonté de s'ouvrir

Autrefois pratiquées hors des radars de la culture majoritaire, ces danses underground résonnent aujourd’hui avec les combats de l’époque. La culture ballroom honore une lutte pour les droits sociaux et culturels LGBTQIA+ et s’est démocratisée en Europe dans les années 2010 en réponse aux revendications des nouvelles générations. Le voguing s'est ouvert à des publics plus larges ces dernières années, en devenant viral grâce à Internet, la musique et la mode. 

Cette ouverture élargie est spécifique à la communauté ballroom qui souhaite, dans une logique éducative d’une meilleure compréhension de la communauté et de manière générale d’acceptation de la différence, continuer à s’étendre.

La collaboration entre la Gaîté Lyrique et la House of Revlon

La question aujourd’hui n’est donc pas de savoir si la scène ballroom doit entrer dans les institutions culturelles, mais comment ces institutions peuvent l’accompagner. Car si, historiquement, la ballroom évolue en marge des circuits dominants, cette absence de structuration institutionnelle participe à la précarisation des artistes, souvent exclu·es des aides et dispositifs de soutien faute de cadre administratif adapté. Créer des liens durables entre la scène ballroom et les institutions culturelles est un levier de lutte contre cette précarisation. 

Ainsi, la collaboration entre la House of Revlon et la Gaîté Lyrique s’est construite progressivement sur la base d’une confiance mutuelle. En 2017, Vinii Revlon, figure pionnière du voguing en Europe, a co-organisé l’Africa Ball à la Gaîté. Cet événement a marqué le début d’une collaboration qui a rapidement évolué vers un engagement institutionnel. 

La House of Revlon, dirigée par Vinii Revlon, a intégré le studio de danse de la Gaîté Lyrique en résidence hebdomadaire, leur offrant un espace à la fois de transmission, de création, et simplement un espace où se retrouver. 

Lancement du programme Voguing on tour

Cette collaboration s’est renforcée avec le lancement du programme Voguing on Tour en 2021 visant à diffuser la culture ballroom au-delà de Paris et à l’introduire dans des institutions culturelles établies : MUCEM à Marseille, Opéra de Lille, Lieu Unique à Nantes, Maison de la Radio à Paris, Centre Pompidou-Metz, ... 

En 2024, la Gaîté Lyrique franchit une nouvelle étape en nommant Vinii Revlon comme artiste associé, reconnaissant ainsi la valeur artistique et l’impact social de son travail. 2024, c’est aussi l’année du Paris Sports Ball, une production de trois dates sur le Parc des Champions des Jeux Olympiques devant 13 000 personnes, introduisant pour la première fois le voguing aux Jeux Olympiques ! 

Tout au long de l’année, l’équipe de la Gaîté Lyrique accompagne la House of Revlon en tournée, et accompagne les lieux culturels dans leur démarche d’accueil de la communauté ballroom. 

Un partage de connaissances réciproque

Le programme Voguing on Tour, basé sur le partage réciproque d'expertises, profite tout autant aux lieux culturels d’accueil. Il leur permet de développer des compétences en matière d’accueil inclusif et de médiation, et les invite à explorer de nouvelles méthodes de travail, inspirées des pratiques communautaires, militantes et festives de la culture ballroom. 

L’équipe de la Gaîté Lyrique prévoit un accompagnement des équipes d’accueil en amont de l’événement. Notamment via la sensibilisation des équipes locales aux enjeux d’inclusion : de l’importance de ne pas mégenrer les personnes dont on ne connaît pas les pronoms, repenser l’accueil du public par la présence de médiateur·ices, mettre des safe rooms à disposition du public lui permettant de se changer en toute sécurité avant un ball.  

Une règle d’or

Pour ou contre l’introduction de la culture ballroom à la culture mainstream ?

Cette question fait débat au sein même de la communauté. D’un côté, l’intégration aux circuits culturels dominants ouvre des opportunités professionnelles. Vinii Revlon reconnaît par exemple qu’il n’aurait probablement pas été appelé pour organiser ces performances aux Jeux Olympiques sans avoir tissé de liens avec certaines institutions culturelles. Le travail entrepris avec la Gaîté Lyrique ouvre des portes, provoque des discussions entre les programmateur·ices, et établit la scène ballroom comme incontournable au sein du secteur culturel. 

De l’autre, cette visibilité comporte des risques. Si la scène ballroom se plie aux normes esthétiques et aux codes dominants, elle peut perdre ce qui fait son essence. Certaines marques ont déjà sollicité des membres de la communauté pour des campagnes publicitaires tout en imposant des critères de corps ou d’image, ou en recrutant des danseur·euses extérieur·es à la scène tout en demandant à des membres ballroom de leur enseigner des pas de voguing.

Alors, si une institution souhaite travailler avec la communauté ballroom, une seule règle : l’accepter telle qu’elle est dans son entièreté. 

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