Chargement en cours

 
Article (Oldies but Goodies)

La réédition musicale, entre exotisme et sauvetage

Lundi 5 décembre 2011 par Sophian Fanen Tags: musiques du monde
The Antarctics, ambiance tropicale
Les rééditions et les remixes se répondent pour esquisser une nouvelle façon d'appréhender la géographie. Cette semaine, Sophian Fanen nous trimbale aux 4 coins du monde avec sa sélection de disques tout ronds.


 

Kourosh Yaghmaei – Havar Havar

La réédition musicale, entre exotisme et sauvetage
 

Fin août dernier a été publiée une remarquable rétrospective consacrée au chanteur iranien Kourosh Yaghmaei, précurseur érudit, dans les années 1970, de ce qu'aurait été le rock psychédélique dans son pays si la révolution islamique n'avait pas fauché une génération de musiciens en plein envol. La musique est remarquable, pleine de caractère et de mélodies sur lesquelles planent une troublante nostalgie d'époque, mais il faut surtout se pencher sur la façon dont cette compilation a été réalisée.

Elle est l'œuvre d'Egon Alapatt, cofondateur du label hip-hop Stones Throw avant de s'en échapper pour créer Now-Again, qui se consacre largement à la réédition d'un patrimoine musical extra-occidental enseveli sous la poussière. C'est un fouineur compulsif de bacs de vinyles, déjà connu pour quelques faits d'armes. Egon Alapatt a découvert Kourosh Yaghmaei via l'un de ses précieux contacts en ligne.

Remontant lentement la piste, il a découvert que le fils de Kourosh, Kaveh, vit aujourd'hui en exil au Canada et que son père a réussi à cacher les masters de ses premiers morceaux à la censure gouvernementale pendant toutes ces années. Deux ans plus tard, le coffret regroupe ces masters nettoyés, des notes de pochette écrites par Kourosh et des photos d'époque… sans que jamais Egon et le chanteur ne se soient rencontrés. Entre Téhéran et Los Angeles s'est malgré tout tissé un lien fort, des discussions précises et rigoureuses, alimentant une façon ultramoderne de voyager et de faire voyager la musique et en finalité l'auditeur.

Cette capacité à faire facilement circuler, via internet et vers le grand public éclairé, des musiques jusqu'ici cantonnées à quelques sphères culturelles confinées (une nationalité, un groupe de fans étanche, des universitaires…) a créé en une dizaine d'années un genre discographique désormais parfaitement identifié et foisonnant : la réédition. Plus un magazine qui n'ait sa colonne oldies, revenant tour à tour sur la ressortie, avec bonus et raretés plus ou moins rares et nécessaires, du Melody Nelson de Gainsbourg à l'occasion de son quarantième anniversaire, ou du disque d'un Américain surdoué qui a joué de malchance avant de finir par abandonner la musique pour une carrière de maçon. Même Dominique A réédite ses disques, avec la double envie de leur redonner vie commercialement et de les réévaluer artistiquement.

Emahoy Tsegue-Maryam Gebrou – The Homeless Wanderer

Tendre rumba
 

S'est ainsi dessinée peu à peu une nouvelle géographie du monde musical, que l'on redécouvre bien plus vaste qu'il nous a semblé pendant les dernières décennies du XXe siècle, trop bornées dans une world music frileuse à sortir du folklore. On peut oser ici attribuer la paternité du mouvement aux Ethiopiques compilés par Francis Falceto depuis 1998. Une trentaine de volumes sont déjà sortis, documentant aussi bien les années fastes du Swinging Addis, autour des stars Mahmoud Ahmed et Tlahoun Gèssèssè, qu'une douce inconnue pianiste, Emahoy Tsegue-Maryam Gebrou.

C'est un travail remarquable, documenté et intensif, qui a agi comme modèle à la création d'une série de labels (Soundway, Finders Keepers, Sublime Frequencies…) qui se sont lancés dans la foulée, souvent sur la terre africaine. Pendant la dernière décennie, on a ainsi pu découvrir – ou redécouvrir dans de bonnes conditions sonores pour les plus érudits – les prémices du highlife ghanéen, la tendre rumba congolaise, l'âge d'or des grands orchestres de Côte d'Ivoire ou du Sénégal

Les diggers, de taiseux baroudeurs relayés par des indics sur place, se sont informellement partagé le continent, concentrant assez nettement leur travail à l'Ouest africain. Miles Cleret est l'homme du highlife, quand Frank Gossner se concentre sur le funk nigérian. On peut mentionner aussi Awesome Tapes from Africa et Benn Loxo du Taccu, qui jouent le double rôle de dénicheurs de sons pour les internautes et de veille artistique pour les labels. On y reviendra dans une autre chronique.

Le Grand Kalle – Indépendance Chacha

Fébrile économie
 

Ces baroudeurs du vinyle, qui voyagent sac au dos et platine portable en bandoulière, ont découvert des tonnes de 45 tours abandonnés, publiés par EMI, des maisons de disques nationales comme Syliphone, abandonnées le jour où la musique a cessé d'être une administration en Afrique de l'Ouest, ou encore des structures privées chassées par les conflits. Une petite et fébrile économie du vinyle s'est créée dans ces pays, les indics finançant d'autres indics afin de quadriller chaque village, de frapper à chaque porte où un 45 tours de Grand Kallé aurait pu être oublié au fond d'un placard.

Par ce processus d'excavation d'un patrimoine qui, sur place, n'avait plus qu'une valeur artistique, les curieux de l'Occident ont découvert des chansons fabuleuses et quelques Nigérians ou Ivoiriens ont inventé un métier. Mais dans les rues de Lagos ou d'Accra, ces compilations n'ont que peu d'écho auprès du public, jeune et davantage tourné vers des formes plus modernes que vers ces temps aujourd'hui si lointains.

Ce cheminement à sens unique, même s'il joue un précieux rôle d'archivage et de documentation, pose des questions. Sur la reconstruction en parallèle d'une industrie du disque dans ces pays, qui n'a pas à ce jour retrouvé sa force de production à l'identique malgré une intense frénésie créative. Sur les attentes des auditeurs occidentaux ensuite, prompts à encenser ces disques revenus du néant avec davantage de condescendance nostalgique que d'analyse critique.

The Antarctics – Runaway

L'Asie, eldorado fragile
 

Ce qui n'empêche pas l'internationale du vinyle d'époque de se développer. Depuis 18 mois, l'Afrique de l'Ouest semble avoir tout donné. Rincée, essorée, sujet de quelques ultimes compilations qui n'ont que des restes à se mettre sous la dent, elle est peu à peu désertée par les diggers, qui depuis deux ans se répandent sur d'autres continents. L'Amérique du Sud d'un côté, Colombie en tête, Moyen-Orient et Asie de l'autre.

C'est dans ces derniers territoires que les surprises sont les plus nombreuses actuellement. J'ai parlé de Kourosh Yaghmaei, tête de pont de toute une série de sorties iraniennes assez réussies mais qui semblent déjà atteindre leurs limites, ce qui s'explique par la faible amplitude temporelle de cet âge d'or de la musique populaire, qui va du milieu des années 1960 au violent (mais progressif) coup d'arrêt de la révolution de 1979.

L'exploration d'une récente double compilation sortie chez Vampisoul montre ainsi rapidement que tout un pan de cette époque, chargée en meringues sirupeuses peu intéressantes, ne justifie pas une réédition. Reste les passionnantes marges psychédéliques et les musiques de film, qui ont encore de belles choses à donner.

Autour de l'Iran, on découvre aussi l'Elvis afghan, Ahmad Zahir, chez qui un tri a heureusement été fait afin d'écarter ses tendances aux dégoulinades romantiques, la guitare surf orientaliste de l'Égyptien Omar Khorshid, et un monde entier qui s'entrouvre à peine en Inde. Plus à l'Est, le Cambodge des sixties et la Malaisie des seventies ont déjà livré quelques unes de leurs évidences, on attend maintenant des surprises.
Conjunto Académico João Paulo – Hully Gully Do Montanhês

Magasins communautaires
 

Et après ? Il y aura toujours, au Rwanda ou au Bhoutan, des artistes qui n'ont pas eu d'écho international à découvrir (en France et dans toute l'Europe aussi, d'ailleurs…), mais en ressort une crispation fréquente : pourquoi est-il plus facile d'écouter l'intégrale de l'orchestre ivoirien Bembeya Jazz National que d'avoir un accès documenté et clair à ce qui s'écoute actuellement dans ce pays sans faire partie de la diaspora ou de fréquenter quelques magasins communautaires à Paris ? C'est l'un des paradoxes de cette culture de la réédition, aussi réjouissante artistiquement soit-elle, qui finit par masquer le foisonnement artistique désormais lui aussi mondialisé.

En lien direct

Série
Oldies but Goodies
Chaque lundi, la série « Oldies but Goodies » jette un œil dans le rétro et déniche d'improbables remixes (Stéphanie Vidal) ou de curieuses rééditions (Sophian Fanen), en alternance une semaine sur deux. Lire la suite

Dans la série

Article
Vinyles, K7, CD, MP3... et re-vinyles
Lundi 27 février 2012
Au fil des évolutions technologiques, la musique enregistrée s'est progressivement détachée du support matériel. Pourtant, le vinyle est toujours dans la course ! Sofian Fanen s'interroge sur son attachement à l'objet-CD, attachement... Lire la suite

Article
Christian Marclay : bombe à détournements
Lundi 20 février 2012
L’œuvre de Christian Marclay rentre parfaitement dans notre logique d’investigation de l’art à l'époque de l’objet. Des salles de concerts aux salles de cinéma, ses productions détruisent et ré-assemblent nos produits culturels. Lire la suite
Article
Quand la musique se fait coffret
Lundi 13 février 2012
Cette semaine, Sophian Fanen s'intéresse aux rééditions "collector" sous forme de coffrets, surfant sur le revival du vinyle. « Oldies but Goodies » se focalise sur les productions culturelles conjuguant passé et présent, convoquant... Lire la suite

Article
Tree of Codes
Jonathan Safran Foer a fait pousser un livre dans un livre
Lundi 6 février 2012
Cette semaine, Jonathan Safran Foer, auteur à la plume et aux ciseaux aiguisés, est à l'honneur avec Tree Of Codes : prouesse de livre-objet, promesse de sculpture narrative... « Oldies but Goodies » se focalise sur les productions culturelles... Lire la suite

Article
Les blogs de réédition : Mission discrétion et diffusion
Lundi 19 décembre 2011
« Oldies but Goodies » se focalise sur les productions culturelles conjuguant passé et présent, convoquant instruments de musique et de communication. Cette semaine, Sophian Fanen explique comment les fans de réédition jonglent habilement entre... Lire la suite

Article
Conversation avec Gwenola Wagon : Voyage autour des globes oculaires
Lundi 12 décembre 2011
Les rééditions et les remixes se répondent pour esquisser une nouvelle géographie. Cette semaine, Stéphanie Vidal discute avec Gwenola Wagon de son périple sur Google Earth, repiquant les étapes julverniennes du Tour du Monde en 80 jours. Remixant... Lire la suite

Rebonds

Rendez-vous
Jeudi 12 Décembre 2013
Conférence
Samedi 19 Octobre 2013
Émission
Mercredi 16 Octobre 2013
Rendez-vous
Mercredi 16 Octobre 2013