La réédition musicale, entre exotisme et sauvetage
La réédition musicale, entre exotisme et sauvetage
Fin août dernier a été publiée une remarquable rétrospective consacrée au chanteur iranien Kourosh Yaghmaei, précurseur érudit, dans les années 1970, de ce qu'aurait été le rock psychédélique dans son pays si la révolution islamique n'avait pas fauché une génération de musiciens en plein envol. La musique est remarquable, pleine de caractère et de mélodies sur lesquelles planent une troublante nostalgie d'époque, mais il faut surtout se pencher sur la façon dont cette compilation a été réalisée.
Elle est l'œuvre d'Egon Alapatt, cofondateur du label hip-hop Stones Throw avant de s'en échapper pour créer Now-Again, qui se consacre largement à la réédition d'un patrimoine musical extra-occidental enseveli sous la poussière. C'est un fouineur compulsif de bacs de vinyles, déjà connu pour quelques faits d'armes. Egon Alapatt a découvert Kourosh Yaghmaei via l'un de ses précieux contacts en ligne.
Remontant lentement la piste, il a découvert que le fils de Kourosh, Kaveh, vit aujourd'hui en exil au Canada et que son père a réussi à cacher les masters de ses premiers morceaux à la censure gouvernementale pendant toutes ces années. Deux ans plus tard, le coffret regroupe ces masters nettoyés, des notes de pochette écrites par Kourosh et des photos d'époque… sans que jamais Egon et le chanteur ne se soient rencontrés. Entre Téhéran et Los Angeles s'est malgré tout tissé un lien fort, des discussions précises et rigoureuses, alimentant une façon ultramoderne de voyager et de faire voyager la musique et en finalité l'auditeur.
Cette capacité à faire facilement circuler, via internet et vers le grand public éclairé, des musiques jusqu'ici cantonnées à quelques sphères culturelles confinées (une nationalité, un groupe de fans étanche, des universitaires…) a créé en une dizaine d'années un genre discographique désormais parfaitement identifié et foisonnant : la réédition. Plus un magazine qui n'ait sa colonne oldies, revenant tour à tour sur la ressortie, avec bonus et raretés plus ou moins rares et nécessaires, du Melody Nelson de Gainsbourg à l'occasion de son quarantième anniversaire, ou du disque d'un Américain surdoué qui a joué de malchance avant de finir par abandonner la musique pour une carrière de maçon. Même Dominique A réédite ses disques, avec la double envie de leur redonner vie commercialement et de les réévaluer artistiquement.
Tendre rumba
S'est ainsi dessinée peu à peu une nouvelle géographie du monde musical, que l'on redécouvre bien plus vaste qu'il nous a semblé pendant les dernières décennies du XXe siècle, trop bornées dans une world music frileuse à sortir du folklore. On peut oser ici attribuer la paternité du mouvement aux Ethiopiques compilés par Francis Falceto depuis 1998. Une trentaine de volumes sont déjà sortis, documentant aussi bien les années fastes du Swinging Addis, autour des stars Mahmoud Ahmed et Tlahoun Gèssèssè, qu'une douce inconnue pianiste, Emahoy Tsegue-Maryam Gebrou.
C'est un travail remarquable, documenté et intensif, qui a agi comme modèle à la création d'une série de labels (Soundway, Finders Keepers, Sublime Frequencies…) qui se sont lancés dans la foulée, souvent sur la terre africaine. Pendant la dernière décennie, on a ainsi pu découvrir – ou redécouvrir dans de bonnes conditions sonores pour les plus érudits – les prémices du highlife ghanéen, la tendre rumba congolaise, l'âge d'or des grands orchestres de Côte d'Ivoire ou du Sénégal…
Les diggers, de taiseux baroudeurs relayés par des indics sur place, se sont informellement partagé le continent, concentrant assez nettement leur travail à l'Ouest africain. Miles Cleret est l'homme du highlife, quand Frank Gossner se concentre sur le funk nigérian. On peut mentionner aussi Awesome Tapes from Africa et Benn Loxo du Taccu, qui jouent le double rôle de dénicheurs de sons pour les internautes et de veille artistique pour les labels. On y reviendra dans une autre chronique.
Fébrile économie
Ces baroudeurs du vinyle, qui voyagent sac au dos et platine portable en bandoulière, ont découvert des tonnes de 45 tours abandonnés, publiés par EMI, des maisons de disques nationales comme Syliphone, abandonnées le jour où la musique a cessé d'être une administration en Afrique de l'Ouest, ou encore des structures privées chassées par les conflits. Une petite et fébrile économie du vinyle s'est créée dans ces pays, les indics finançant d'autres indics afin de quadriller chaque village, de frapper à chaque porte où un 45 tours de Grand Kallé aurait pu être oublié au fond d'un placard.
Par ce processus d'excavation d'un patrimoine qui, sur place, n'avait plus qu'une valeur artistique, les curieux de l'Occident ont découvert des chansons fabuleuses et quelques Nigérians ou Ivoiriens ont inventé un métier. Mais dans les rues de Lagos ou d'Accra, ces compilations n'ont que peu d'écho auprès du public, jeune et davantage tourné vers des formes plus modernes que vers ces temps aujourd'hui si lointains.
Ce cheminement à sens unique, même s'il joue un précieux rôle d'archivage et de documentation, pose des questions. Sur la reconstruction en parallèle d'une industrie du disque dans ces pays, qui n'a pas à ce jour retrouvé sa force de production à l'identique malgré une intense frénésie créative. Sur les attentes des auditeurs occidentaux ensuite, prompts à encenser ces disques revenus du néant avec davantage de condescendance nostalgique que d'analyse critique.
L'Asie, eldorado fragile
C'est dans ces derniers territoires que les surprises sont les plus nombreuses actuellement. J'ai parlé de Kourosh Yaghmaei, tête de pont de toute une série de sorties iraniennes assez réussies mais qui semblent déjà atteindre leurs limites, ce qui s'explique par la faible amplitude temporelle de cet âge d'or de la musique populaire, qui va du milieu des années 1960 au violent (mais progressif) coup d'arrêt de la révolution de 1979.
L'exploration d'une récente double compilation sortie chez Vampisoul montre ainsi rapidement que tout un pan de cette époque, chargée en meringues sirupeuses peu intéressantes, ne justifie pas une réédition. Reste les passionnantes marges psychédéliques et les musiques de film, qui ont encore de belles choses à donner.
Autour de l'Iran, on découvre aussi l'Elvis afghan, Ahmad Zahir, chez qui un tri a heureusement été fait afin d'écarter ses tendances aux dégoulinades romantiques, la guitare surf orientaliste de l'Égyptien Omar Khorshid, et un monde entier qui s'entrouvre à peine en Inde. Plus à l'Est, le Cambodge des sixties et la Malaisie des seventies ont déjà livré quelques unes de leurs évidences, on attend maintenant des surprises.
Magasins communautaires
Et après ? Il y aura toujours, au Rwanda ou au Bhoutan, des artistes qui n'ont pas eu d'écho international à découvrir (en France et dans toute l'Europe aussi, d'ailleurs…), mais en ressort une crispation fréquente : pourquoi est-il plus facile d'écouter l'intégrale de l'orchestre ivoirien Bembeya Jazz National que d'avoir un accès documenté et clair à ce qui s'écoute actuellement dans ce pays sans faire partie de la diaspora ou de fréquenter quelques magasins communautaires à Paris ? C'est l'un des paradoxes de cette culture de la réédition, aussi réjouissante artistiquement soit-elle, qui finit par masquer le foisonnement artistique désormais lui aussi mondialisé.
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