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Article (Oldies but Goodies)

Conversation avec Gwenola Wagon : Voyage autour des globes oculaires

Lundi 12 décembre 2011 par Stéphanie Vidal Tags: cyberculture, géolocalisation, net art, science-fiction
La vie comme un film avec potentiellement 24 images de soleil par seconde.
Les rééditions et les remixes se répondent pour esquisser une nouvelle géographie. Cette semaine, Stéphanie Vidal discute avec Gwenola Wagon de son périple sur Google Earth, repiquant les étapes julverniennes du Tour du Monde en 80 jours. Remixant le contenu d'autrui, elle trace son propre cheminement.


 

Un extrait de Globodrome

Vu - Fondu - Confondu
 

Du microscope au satellite, les innovations techniques – en repoussant toujours plus loin les limites de la vision humaine – annoncent généralement des découvertes à venir. L’œil appareillé, fort de ses nouvelles capacités, se lance alors dans des explorations inédites et fait parfois des trouvailles révolutionnaires. Les objets du voir ou du rendre-visible influent sur la façon dont nous comprenons et concevons l’univers, changeant à court ou long terme nos mondes et nos modes de représentation.

Le planisphère, devenu globe planétaire à la Renaissance, se transforme à l’ère des nouvelles technologies en une sphère de projections et d’interactions. Avec Earth – Google Earth depuis son rachat – le monde tout-rond est contenu dans l'écran et s’y étale. Manipulable, jouable, scalable, observable, variable, il prend la taille et la forme que nos doigts baguette-magique/baguette-machine lui donnent.

Ce nouveau globe se visite de dessus et de dedans. On peut se balader dans ses rues, plonger dans ses fonds marins ou encore le survoler. Les règles physiques qui l’animent divergent de celles de son référentiel. Dans ce globe nous montrant la Terre telle que nous la faisons, les paysages sont fluctuants, les flots incessants et les particules se développent de façon exponentielle. Une tectonique informationnelle l’agite et le remue. Elle le refond en continu, elle le fond en un continuum.

… Confondant.

Faire le tour du globe dans un rectangle, c’est le projet à géométrie variable1 de Gwenola Wagon, artiste et maître de conférence à l’université Paris VIII. Avec Globodrome, elle s’est lancée dans l’exploration du monde selon Google Earth, en suivant l'itinéraire emprunté par Philéas Fogg, ce gentleman anglais richissime et ponctuel à faire raidir les trotteuses et à tendre les fuseaux horaires ; celui-là même que Jules Verne a envoyé faire Le Tour du monde en 80 jours en 1872.

Il y a près de cent quarante ans, l’expérience était tout juste rendue possible grâce aux progrès technologiques et à l’ouverture de nouvelles voies communicationnelles. Aujourd’hui Gwenola Wagon reproduit l'expérience dans des conditions différentes. L’artiste en moteur de recherches s’engage dans un tout autre genre d’exploration.

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Les nouveaux explorateurs
 

Je vagabonde également dans mes raisonnements. Est-il encore possible d’explorer le monde quand un logiciel comme Google Earth existe ? Et si oui sous quelles modalités ? Sous quelle « mondalité » ? L’application met le territoire à nu en recomposant des visions venues de l’espace. Son œil extra-terrestre et machinique a permis de déceler des localités jusque-là insoupçonnées. Mais si tout est désormais potentiellement découvert, ou du moins à découvert, peut-on encore parler d’exploration ? Gwenola éclaire ma lanterne.

« Il y a toujours des explorations à faire sur Terre et il est faux de croire que tout est exploré. Il reste sur le globe physique des lieux inaccessibles à cause de la géographie ou de la géopolitique. Je pense par exemple à la guerre en Afghanistan, au régime politique en Corée du Nord et à la difficulté de se rendre sur le Pôle Sud. Il y a aussi des lieux dans lesquels seules quelques rares personnes ont pu accéder et qui restent hors de portée du plus grand nombre. Et pour conclure, il y a ceux qui sont abandonnés à l’heure actuelle et que l’on redécouvrira ultérieurement. La carte regorge de lieux à explorer. »

Verne et Wagon partagent la même passion pour les cartes à travers lesquelles ils voyagent en imaginaire. La légende veut que Jules Verne possédât un planisphère recouvert d’épingles-étapes tendant de nombreux fils colorés, correspondant aux trajets effectués par ses personnages. Une carte tissée d’aventures fictionnelles. Pour les inventer, Verne aurait lu toute la documentation à sa portée, des atlas aux récits de voyage, en passant par la littérature scientifique et les articles traitant des innovations technologiques.

Les deux auteurs ont cela en commun d’avoir conçu un récit de voyage imaginaire basé sur ces innovations et les nouvelles sensations de vitesse qu’elles procurent. Mais alors que Fogg parvient au bout de son périple dans les temps requis, Gwenola a dû renoncer à aboutir son projet en 80 jours tout-rond. Bien qu’elle se soit isolée sur une île pendant toute cette durée, elle a rapidement compris que l’exploit n’était pas réalisable et surtout, que la performance était ailleurs. Pour parcourir les 360 degrés du globe, il lui a fallu plus de 365 jours. Cette fois le temps n’est plus compté, il est donné. Il est littéralement données.

Après tout, les remixes ne sont-ils pas souvent des versions longues, extended ?

Le Globe est un objet de dramaturgie recouvert de stigmates et de tentatives de cicatrisation.

La création par le remix
 

« Globodrome est une forme de remix de l’itinéraire défini par Jules Verne dans son Tour du monde en 80 jours. En suivant le même parcours sur Google Earth, j’explore et utilise le contenu d’autrui que je trouve sur mon passage afin de définir un nouvel assemblage. Je pars de l’existant pour en proposer une nouvelle forme et livrer une version modifiée par les technologies actuelles. Je voulais voir quels échos s'opèrent avec le monde contemporain, chercher les parallèles et observer les divergences. »

Gwenola voyage dans les traces que d’autres ont laissés avant elle sur le chemin qu’elle emprunte. Elle suit les routes, les voies ferrées, traverse les océans, bondit d’île en île, clique de liens en liens dans un monde où le soleil brille à souhait et à volonté. Elle navigue à vue sur l’univers fluctuant, incessamment recouvert d’informations que les filtres peinent toujours à amoindrir tant il y en a qui se rajoutent régulièrement.

Elle explore le contenu que Google Earth a agrégé – des photos, des vidéos, des articles, etc. – au fil des localités et remarque des disparités dans les zones et dans les contenus. Aux mégalopoles bombardant de données le netouriste et l’explorateur, répondent des déserts informationnels comme l’Arabie Saoudite.

(...)

Ensuite, les types de contenu ne sont pas soumis aux mêmes réglementations. Google Earth ne récupère que les données géolocalisées. Panoramio soumettra les photographies à des exigences très strictes, mais pas les vidéos. Les logiciels de sélection des photographies ne feront émerger que des images souvent vierges de toute retouche et de tout visage.

Ils ne feront donc émerger que des clichés.

Les touristes postent les mêmes soleils, les même logis au bord de l’eau avec un palmier et un transat pris avec les mêmes appareils. Le paradis n’est pas artificiel – non le logiciel ne tolère pas l’artifice on vous l’a dit – mais superficiel, stéréotypé par l’idée que l’homme se fait des vacances-idéales, calibré par le traitement des machines.

Parfois, elle trouve des monde dans des mondes, des photographies panoramiques en très haute définition à explorer, des bulles dans la bulle. Á d'autres moments, les traces postées-en-ligne ont valeur de vestiges-en-cours. De nombreux contenus sont d’ailleurs des messages d’alerte qui mettent en garde sur la disparition de nombreuses espèces animales ou végétales. L’internaute devient malgré lui le visiteur d’un musée d’archéologie futuriste, lui montrant ce à quoi il pourrait renoncer en ignorant ces bouteilles à la mer. L’accumulation fait parfois entrevoir la perte : plus une espèce se fait le sujet de nombreuses pages, plus sa population semble décroître. L'omniprésence de la référence remplace alors le référent qui tend à disparaître.

Le guerre des Globes : trompette ou pipeau ?

Univers parallèles et guerres des globes
 

Le monde selon Google Earth apparaît alors comme un monde référencé et amoindri. Vient alors dans ce monde aux images sans figure le temps du sens figuré. Explorer, c’est aussi par définition étudier un problème. Pour Gwenola Wagon, globe-trotter/globe-cliquer avec le contenu d’autrui est aussi le moyen de faire l’exploration d’un dispositif.

« J’ai mis plus de temps que prévu à faire le tour du globe à cause du temps que m’a pris le traitement de l’information. Il y a une véritable fatigue dans l’exploration virtuelle, qui est paradoxalement assez physique. Elle résulte du travail de traitement que sollicite la masse informationnelle à laquelle on est confronté mais aussi de la disproportion entre la vastitude de ce que l’on voit et de la petitesse de l’écran qui le figure. L’imagination doit alors déployer beaucoup d'énergie pour le recomposer. Dans le logiciel, nous sommes proches de la réalité sans qu’il n’y ait de véritables familiarités. C’est une exploration privée de mouvement corporel et une immersion dans lesquelles seuls quelques sens sont convoqués. En l’état des avancées technologiques actuelles, on navigue encore dans une réalité diminuée, dans un univers basse-def. Pour moi, cette exploration est un travail de science-fiction à partir du réel. »

Très imprégnée par les écrits de science-fiction – elle cite de nombreux ouvrages dans la conversation – Gwenola Wagon avoue avoir conçu Globodrome comme une exploration mais aussi comme une anticipation. Ce monde en réflexions incite à réfléchir sur la façon dont nous le percevons. À contrario de Verne qui louait le progrès technologique, Wagon questionne et envisage Google Earth, qu’elle nomme « Globe », comme un problème physique et métaphysique.

« Ce n’est pas tant la représentation que le système de représentation qui est questionné avec le Globe. Je préfère l’appeler Globe car ce globe-là pourra être racheté prochainement par une autre marque. Il deviendra peut-être un globe chinois, indien, pakistanais etc. Il est certain qu’il va évoluer et muter selon les différentes forces, les différents pouvoirs qui le détiennent. Il changera de nom, de style et je crois même qu’il y en aura plusieurs ! Des globes concurrents qui se battront tous pour savoir qui représentera le plus, le mieux. J’imagine sans difficulté la possibilité d’une guerre des globes – ou de la représentation – comme il y a eu une guerre du feu ou du pétrole. Celui qui possèdera cette technologie et qui maîtrisera la représentation du monde sera de fait le maître du monde. »
Infinie loop around the world ?

[1] Le projet Globodrome est protéiforme. Telle une matrice qui se fond dans plusieurs supports, l'oeuvre se déploie sur plusieurs formats : un site web, un livre, un film en cours de réalisation mais aussi des conférences données un peu partout en France.
La prochaine conférence aura lieu au Quai Branly ce samedi 17 Décembre dans le cadre de la semaine Au bout du monde du 17 au 24 Décembre.
Elle reviendra nous voir à la Gaîté Lyrique début Février, dans le cadre du Grand Thème 2062, pour nous présenter un autre de ces projets.
Pour en savoir plus, consultez le site de Gwenola Wagon ici et ici.
 

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