WITCH HOUSE
Ils ont pour nom Salem, Mater Suspiria Vision, Modern Witch, o0o00, White Ring, BLËCK RË!NB0VV, AIDS-3D... Doué pour l’humour noir, ce microcosme audiovisuel s’est auto-attribué diverses appellations foncièrement ironiques (Witch House, Ghost Drone, Zombie Rave, Drag...), devançant la manie des journalistes d’inventer de ridicules sous-genres musicaux. Les vidéos afférentes, régulièrement bannies par YouTube, consistent en un recyclage d'extraits de films d'horreur des années 1970-1980, montés et superposés dans une débauche d'effets, où prolifèrent les meurtres sanguinolents, les hordes de zombies, les rituels sataniques et les orgies psychédéliques. Chaque élément y fait appel à un imaginaire surréaliste et transgressif, bourré de symboliques occultes et de références pop recontextualisées qui ne seraient pas pour déplaire au cinéaste expérimental Kenneth Anger.
La musique, non moins lugubre, consiste en une sorte de beat hip-hop primitif au BPM plus lent que le coeur d'un plongeur en apnée et de chants incantatoires, étirés, distordus et noyés dans un halo de delay. Méconnaissables, ces voix samplées se fondent dans les nappes de synthétiseurs en une pâte sonore disloquée, comme du RnB ralenti à deux à l'heure. Cette formule détonante évoque à la fois le shoegaze des années 1990, les expérimentations synthétiques gothico-industrielles des années 1980 et du gangsta-rap qui aurait baigné dans la magie noire.
C'est le trio Salem, venu du Michigan, qui a mis le feu aux poudres en 2008 avec leur premier single "Yes I Smoke Crack" suivi de "Dirt", illustré par un clip tourné en HD, rappelant l'esthétique malsaine des vidéos de Chris Cunningham pour Aphex Twin. Baignant dans la ghetto-culture, le groupe a bien pigé que l'épais mystère qui les entoure est la clé du buzz sur la toile et déclenche bien plus de curiosité qu'un tabassage marketing. Pas de tricherie pour autant : leur synth-pop lugubre a beau être furieusement 'tendance', elle reste avant tout une catharsis pour les membres du groupe (John Holland, Heather Marlatt et Jack Donoghue), dont la vie a longtemps été partagée entre prostitution homosexuelle, addiction à la dope et phases maniaco-dépressives. Pas vraiment le profil des golden boys du showbiz.
L'initiateur de cette sorcellerie grand-guignolesque est un(e) dénommé(e) Cosmotropia de Xam, dont le label Disaro situé à Houston au Texas, distribue confidentiellement des compilations et des albums gravés sur CD-R. Son groupe Mater Suspiria Vision vient de faire une tournée en Europe, avec la participation vocale de Shazzula, ex-égérie du groupe psychédélique français Aqua Nebula Oscillator. Leur live s'apparente à un rituel théâtralisé à l'outrance, où drogues hallucinogènes et sexualité décadente font bon ménage. Le rideau s’ouvre sur une procession de sorcières au glamour glacial sur fond de visuels psyché-délictueux tandis que tonne une symphonie synthétique... C'est avec une délicieuse perversité que la chancellerie Witch House recycle ces résidus audiovisuels en liturgie darkwave, constituant un décorum très fin de siècle qui colle on ne peut mieux à l'époque.
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