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Sous les skateboards, le scandale

Vendredi 17 juin 2011 par Seb Carayol Tags: skateboard, graphisme, cultures urbaines
Le chien et le policier, graphisme de Todd Francis au dos d'une planche de skate
Le skate art n'existe pas. Ou du moins, il n'est pas facile à attraper au lasso, tiraillé entre les multiples formes d'expression artistique à sa portée. Ceci posé, l'un de ses médiums de prédilection, le plus immédiatement identifiable, reste les graphismes sous les planches vendues dans le commerce.
 
 

D'abord de simples logos dans les années 70, ils deviennent de véritables oeuvres d'art dans les années 80, inspirés généralement par les courants à la marge, du punk rock au heavy metal… Et auraient pu en rester là. Mais quelque chose a changé. 

Accompagnant le début des années 90 et la fin de la récré que furent les 80s, une génération de graphistes désabusés a décidé de créer la controverse. La vraie. Celle qui va chasser sur le terrain des thèmes adultes : sexe, religion, drogue, politique. Louvoyant quelque part entre le côté sarcastique du lowbrow et l'héritage invisible du mouvement Dada (se complaire dans l'enfance pour mettre à bas le système), cette phalange emmenée par les nerds scandaleux Sean Cliver et MarcMcKee a abattu une carte inattendue : celle de la subversion graphique. C'est ainsi que tout au long des années 90, les planches de skate se sont mises à dire des choses, des choses cruelles, des choses violentes, des choses sociétales, des choses choquantes -les faisant devenir instantanément cultes. Et si aujourd'hui, cette tendance s'est estompée, certains graphistes se réclament toujours de son héritage… 
 
Ils travaillent ou ont travaillé pour des marques de skateboards telles World Industries, Antihero, Enjoi ou American Dream Inc. : sous forme d'interview-mosaïque, leurs agents provocateurs-clés Sean Cliver, John Lucero, Todd Francis et Ron Allen  racontent ces deux décennies passées à mettre des coups de pieds dans la fourmilière.
John Lucero©SebCarayol

Quelle a été votre première planche de skate à présenter un graphisme politiquement incorrect ?

 

John Lucero : "Probablement la planche Bondage Chick (1984), dessinée pour moi par l'illustrateur XNO, et qui représentait une dominatrice SM chevauchant un type attaché. C'est la première fois dans l'histoire du graphisme skate, je pense, qu'une planche fut renvoyée à une marque par les boutiques qui l'avaient commandée, au motif que son dessin était, sic, 'la chose la plus dégoûtante jamais mise sur un skateboard'. Nous n'en avons imprimé seulement 400." 
 
Sean Cliver : "Pour moi, outre une planche chez mon ancien employeur qui reprenait un flyer de vente d'esclaves en 1991, je dirais que la première fut la planche "Charles Manson Brown" (1992), dessinée pour le skater pro Adam McNatt. Elle représentait la bande de Snoopy, mais avec un invité-surprise dans le dessin : le serial killer Charles Manson. "
 
Mark McKee : "La planche 'Censorhip', qui représentait une femme nue se donnant du plaisir, baseé sur un poster trouvé dans Penthouse". 
 

Y'a-t-il des risques réels à commercialiser des planches aux graphismes choquants ?

 

Jim Thiebaud : "J'ai reçu plusieurs menaces de mort pour ma planche représentant un membre du Ku Klux Klan pendu à un arbre, en 1990. Nous sommes en plus partis dès sa sortie en tournée de démonstrations de skate dans le Sud, où le KKK est puissant, et là d'où venaient les menaces. A une démonstration, des Sharp Skins (skinhead antifascistes) sont même venus nous protéger car ils avaient entendu qu'un groupe néo-nazi voulait venir nous attaquer." 
 
Mark McKee : "Dans mon cas, seulement des risques commerciaux : ma planche Censorship, avec la fille de Penthouse dessus, devait être vendue sous un blister noir, et beaucoup d'autres planches nous ont valu des lettres d'avocats demandant leur retrait. Au final, c'est ce qui les rendaient encore plus désirables, et recherchées  aujourd'hui."
 
Ron Allen : "La marque que je co-dirigeais, American Dream Inc., représentait  notre vision de l'Amérique  en tant que jeunes skaters afro-américains. Notre style graphique utilisait beaucoup de portraits d'activistes Noirs engagés, de Dexter Woods (Black Panthers) à Marcus Garvey. Pour nous aussi, les risques étaient avant tout commerciaux : nous avons compris trop tard que tu ne peux pas être aussi en colère pour vendre un produit."
Todd Francis©SebCarayol

Les marques de skate vous ont-elles parfois freiné ?

 

Marc McKee : "Dans mon cas chez World Industries, j'avais carte blanche totale car le patron, Steve Rocco, adorait jeter de l'huile sur le feu. C'était un provocateur-né." 
 
Todd Francis : "Etrangement pour Antihero skateboards, je pouvais m'autoriser les décos les plus dégoûtantes sans que cela ne choque personne, ce qui était génial. Jusqu'au jour où une de nos idées a été tuée dans l'oeuf par nos patrons avant production : elle représentait Richard Nixon, un portrait où il avait l'air vraiment moche pour souligner à quel point son mandat avait été horrible pour les Etats-Unis. Je n'ai jamais su si c'était parce qu'ils étaient en fait profondément conservateurs, ou s'ils ne voulaient pas avoir d'ennuis avec les milieux politiques. On n'aurait jamais cru que ce serait un sujet aussi sensible, surtout avec ce qu'ils nous laissaient faire par ailleurs".
 

Choquer peut-il être un art subtil ?

 

Todd Francis : "Dessiner un chat avec des feux d'artifices dans le cul (sic) c'est cruel sans être drôle. La planche que j'avais faite avec le chien policier qui mord son maître au visage est cruelle, mais elle lance une réflexion, c'est une allégorie de la société : ce chien en a marre de recevoir des ordres, c'est une revanche de la nature, etc. Il faut raconter une mini-histoire, tragiquement ricanante, pour que cela fonctionne. La facilité fait tomber dans la médiocrité." 
 
 

A trop manipuler certains tabous, risque-t-on de faire le jeu des gens que l'on entend dénoncer ?

 

Marc McKee : "Il faut des passerelles pour expliquer la blague. Quand le skater afro-américain Jovontae Turner me demande en 1992 de lui dessiner une planche se moquant des clichés esclavagistes encore présents dans certaines têtes aux Etats-Unis, nous sortons un skate à son nom intitulé "The Napping Negro" avec sa bénédiction -c'est même lui et sa maman qui nous font passer à l'époque des cartes postales de "black folklore" des années 50, parfaitement racistes selon les standards actuels. Et nous l'accompagnons d'une pub rédigée dans le même style que le texte que tu trouves encore aujourd'hui dans des pubs pour, par exemple, des jeux d'échecs nostalgiques de l'époque esclavagiste, qui sont en vente libre. La tactique ? Au lieu de dénoncer basiquement, accompagner la bêtise vers l'absurde, pour s'en moquer."
 
 

Aujourd'hui, très peu de graphiques provocants sont visibles sous les planches de skate. Créer le scandale en 2011 est-il encore possible ?

 

Marc McKee : "Rien n'est moins sûr. Ce qui a changé aussi, c'est qu'à l'époque les meilleurs skaters pros acceptaient que leur nom soit associé à notre artwork, puisqu'ils skataient les planches que nous leur dessinions. Il faut garder à l'esprit qu'au début des années 90, le skate était redevenu une industrie minuscule, et que personne n'était soucieux de son image. C'est un signe que le skateboard a beaucoup changé en 20 ans."
 
Sean Cliver : "Tellement de tabous sont tombés au début des années 90 pendant cet âge d'or que refaire le même coup aujourd'hui finirait par sentir le réchauffé."
 
Todd Francis : "Peut-être tout simplement que le niveau s'est petit à petit élevé ? Quand c'était nouveau, c'était très bien, et je ne pense pas que la société soit vraiment devenue plus politiquement correcte car c'est justement au début des années 90 que le souci de rester politiquement correct est devenu omniprésent. Ce qui a changé c'est que les artistes se sont poussés plus loin : ils se mettent plus en danger et essaient de construire des histoires plus sophistiquées autour de ce qu'ils décrivent. Il y a aussi le désir de ne pas s'essouffler. C'était une parenthèse réjouissante mais elle s'est refermée. C'est juste une question d'évolution."
 
 

Documents et liens

Images

  • Todd Francis©SebCarayol
  • Todd Francis, le chien et le policier
  • Ron Allen©SebCarayol
  • Planches "American dream"
  • The napping negro
  • John Lucero©SebCarayol
  • John Lucero, Bondage Chick
  • Jim Thiebaud
  • Sean Cliver, Charles Manson Brown

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