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Article (En avant, marge !)

sound = space

Mardi 17 mai 2011 par Julien Bécourt Tags: sculpture sonore, scène numérique, technologie
Sun Boxes / Craig Russolo
La relation entre le son et l’environnement a été explorée tout au long du XXème siècle mais c’est fin 1960 que naît la notion d’"installation sonore". Cette quête du son en liaison avec la situation spatiale trouve aujourd’hui écho chez nombre d’artistes à la recherche d’une nouvelle harmonie entre l’homme et son écosystème.
TAO / Max Neuhaus
C’est après avoir assisté à un concert de John Cage utilisant des sonorités du quotidien que le percussionniste contemporain Max Neuhaus (1939-2009) interrompt brutalement sa carrière d’instrumentiste pour investir des lieux publics : si on leur reconnaît une qualité musicale, pourquoi ne pas écouter ces sons in situ, hors d’une salle de concert ? C’est sur cette intuition qu’il envisage une musique purement environnementale échappant à tout contexte culturel. Son premier happening sonore en 1966 consiste à convier un petit groupe de spectateurs à un périple dans les zones industrielles de New York avec pour seule instruction le mot LISTEN tamponné en lettres capitales sur leur main. Dans l’optique de Neuhaus, les bruits ambiants générés par l’espace urbain - le ronronnement d’une usine, le va-et-vient du trafic sur Brooklyn Bridge ou le bourdon d’une bouche d’aération à Times Square – peuvent s’écouter comme une musique qui s’auto-perpétue, sans commencement ni fin. En attirant l’attention sur la musicalité du son à l’état sauvage, libéré de son assujettissement à l’écriture musicale et à la notion d’auteur, Neuhaus incite le spectateur à modifier sa perception de l’espace qui l’entoure. A travers ses multiples dispositifs in situ qu’il qualifie lui-même d’« installations sonores », il s’agit avant tout d’être à l’écoute du monde et de laisser «  agir la nature », comme le signifiait Cage. 
Objective sound / Bill Fontana
 

Marchant dans le traces de Cage et Neuhaus, Bill Fontana (né en 1947) développe des sculptures sonores et des installations interactives destinées à modifier la perception d’un espace, à le cartographier symboliquement, à révéler par le biais de capteurs et de micro-contacts tout un micro-monde acoustique d’ordinaire imperceptible : les montants du Millenium Bridge à Londres, les eaux de la Tamise, le Golden Gate de San Francisco, le tramway à Lyon, les voies ferrées à Berlin, l’Arc de Triomphe à Paris... Par la grouillante vie sonore qui s’y déploie, ces sites acquièrent soudain une présence physique pour devenir des organismes dotés d’une vie autonome. « Mes sculptures sonores utilisent l’environnement humain et/ou naturel comme un système d’information musical en temps réel rempli d’évènements sonores significatifs. Je conçois la musique comme un processus naturel qui se déroule en permanence. » Ces captations, qu’il revisite parfois sous forme d’installation video, créent des passerelles entre le monde de la matière et le monde immatériel du son.

From here to ear / Céleste Boursier-Mougenot

Nouvelle génération & nouvelles technologies

 

Une nouvelle génération d’artistes, à l’intersection de la musique expérimentale et des arts plastiques, perpétue aujourd’hui ce processus de création, enrichi par la précision des nouvelles technologies. Le plasticien sonore Céleste Boursier-Mougenot (prix Marcel Duchamp en 2010) élabore des installations « ambiantes » aux titres évocateurs : Harmonichaos, Videodrones, bruitformé, From Here to Ear...  « Il s’agit pour moi de révéler des formes de musiques potentielles et non intentionnelles qui résultent de situations, d’actions et de logiques étrangères à la musique, qu’elles soient animales, machinales ou humaines. Ma démarche s’accomplit par l’élaboration de dispositifs de traduction ou d’amplification conçus pour rendre perceptibles les biorythmes et les modulations de phénomènes vivants." (in Artinfo France, septembre 2010). Dans ces environnements d’une saisissante beauté plastique, le son est produit par des phénomènes aléatoires : des bols en porcelaine s’entrechoquent dans un bassin sous l’effet d’une pompe électrique ; des aspirateurs sont reliés à des harmonicas et contrôlés par des accordeurs de guitares électroniques ; des moineaux, lâchés dans le vaste espace d’une galerie, viennent se percher sur des guitares électriques, produisant des distorsions éparses qui s’harmonisent à leurs piaillements... Loin d’être mis à l’écart, le spectateur est au contraire invité à déambuler dans ces espaces sonores le temps d’une dérive poétique.

The singing ringing tree / Mike Tomkin & Anna Liu
 

D’autres artistes creusent le sillon du Land Art, comme en témoignent les édifices sonores conçus par Luke Jerram. Son impressionnante sculpture Aeolus, qui a nécessité deux ans d’élaboration, est constituée d’une arche métallique inspirée par les motifs d’une mosquée iranienne et de laquelle jaillit un bouquet de tubes dirigés vers le ciel. En s’engouffrant dans le goulet de cette tuyauterie d’orgue, le vent émet un sifflement vibratoire et profond comme un Om méditatif. Dans le même ordre d’idée, la sculpture Singing Ringing Tree, commissionnée par la région du Lancashire aux architectes Mike Tomkin et Anna Liu, est une gigantesque torsade de tuyaux érigée au sommet d’une montagne. Les sons qui s’en dégagent de toutes parts ressemblent à un chant céleste, conférant à la sculpture une aura extra-terrestre. L’installation Sun Boxes de Craig Russolo comprend quant à elle une vingtaine d’enceintes alimentées par des capteurs solaires. Chacune d’entre elle renferme un ordinateur qui diffuse en boucle une note ténue de guitare. Les sons interfèrent et se fondent les uns dans les autres, créant une composition évolutive dont les sonorités diffèrent en fonction du déplacement du spectateur et de l’intensité du soleil. Cette convergence discrète de la nature et de la technologie laisse envisager la possibilité d’une cohésion inédite entre l’homme et son environnement naturel. 

Wild song at down / Chris Watson
 
Une autre branche d’artistes reste attachée au support enregistré pour faire entendre des sons glanés dans la nature. Chris Watson, fondateur des groupes industriels Cabaret Voltaire et Hafler Trio dans les années 1980, enregistre depuis une quinzaine d’années les sons de la vie sauvage dans les zones géographiques les plus reculées du monde. Ces field recordings révèlent des paysages sonores stupéfiants qu’on ne se lasse pas d’écouter. Pour certains musiciens (G*Park, Eric La Casa, Steve Roden, Toy Bizarre, Mnortham...), ces sons environnementaux constituent la matière première de compositions électro-acoustiques d’une teneur presque intimiste. La fonte de la glace, le frottement des graviers ou le bourdonnement d’une ruche sont rendus méconnaissables par des traitements électroniques et révèlent un monde sonore mystérieux, voire inquiétant. Le sound-artist espagnol Francisco Lopez procède lui aussi avec la matière-son du monde, en particulier les bruits de la jungle et des phénomènes météorologiques. Dans ses diffusions publiques, le spectateur est convié à se bander les yeux pour vivre le son comme une expérience introspective et métaphysique. En filtrant ses enregistrements d’une manière intuitive, Lopez réalise en temps réel des compositions qui passent progressivement du silence à un vacarme tellurique, jusqu’à entraîner l’auditoire dans un état second.
 
 
Il est à parier que ces formes musicales vivantes et en évolution permanente changeront en profondeur notre vision du monde dans les décennies à venir. Qui sait si cette musique élémentaire et primordiale n’est pas celle qui résistera le mieux à l’épreuve du temps ? 

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