Sisyphéenne marmelade
Quand j'arrive à la Gaîté Lyrique, je suis pour une fois à l'heure, mais je ne trouve personne. Je croise le type de la sécurité qui m'emmène dans le bureau des écrans de surveillance et on appelle ma direction, qui est à ce moment-là perdue dans un train de banlieue, rentrant d'une fête Aubervilloise. Pendant le coup de fil, je me dis tiens, c'est encore presque uniquement des Noirs qui font la sécurité ici. Il n'y a pas longtemps, j'ai appris le terme de violence structurelle (à moins que ce ne soit violence institutionnelle) et le racisme institutionnel ou structurel de la situation me pousse vers un accès de sympathie sans fondement pour ce type habillé en pompier toute la journée. Ensuite, alors que je pars prendre un café, sur le chemin, dans un couloir, je croise une femme de ménage également Noire, toute habillée d'un costume bleu layette, poussant son charriot plein de produits d'entretien. Puis, m'avançant vers la sortie, je me dis, vraiment, ici, le design est incroyable en regardant une grosse boule en plastique changer de couleur quand on la touche, ils ont du vachement réfléchir à ça, la Mairie de Paris.


Aujourd'hui, je dois jouer à la touffe, à la motte, au massif (katamari en japonais). Je dois rassembler un tas de bordel. Faire un paquet de merde. C'est moi qui ai demandé à jouer à ce jeu débile — Beautiful Katamari — ma direction trouvant ce machin plutôt répétitif et moyennement innovant. J'ai demandé à jouer à ce jeu car, si l'on met de côté la piètre excuse narrative (je cite Wikipédia (mais tout ceci se déroule sous une manière de reprise des Mama's and Papa's, une chanson de hippie pour l'introduction (?)) : " Au début du jeu, le Roi de tout le Cosmos, ainsi que la reine et leur fils jouent au tennis. Pour montrer sa toute puissance, il veut décocher un coup droit très puissant. Néanmoins, le tir est tellement puissant que la balle s'envole vers l'espace et entraîne la formation d'un trou noir qui absorbe les planètes, les animaux, etc. In extremis, le roi décide alors de demander à son fils de faire rouler son Katamari - sorte de grosse boule collante - sur la Terre pour reconstruire les planètes en formant des boules de plus en plus grosses pour boucher le trou noir et reconstruire les planètes.") Si l'on met de côté la piètre excuse narrative, tout ce jeu ne consiste qu'en une action : accumuler. Une frénétique compulsion, ma foi, très 2011 darling.
Je me souviens, avant, je faisais des installations d'art contemporain, ça déconnait pas, j'en foutais partout et régulièrement, j'allais au super-U ou au Lidl ou au Leclerc ou dans les bazars chinois et j'achetais tout le stock de papiers toilettes ou tout le stock de papier d'aluminium ou tous les tubes de dentifrices ou toutes les agrafes ; ou alors j'achetais toutes les chaussettes et tous les ballons, ou alors je prenais toutes les bougies d'anniversaires, toutes les grosses boîtes d'allumettes, toute la farine et tous les crayons quatre couleurs ; ou alors j'allais au supermarché du quartier et j'achetais toutes les ventouses, ou toutes les pizzas, ou je remplissais cinq caddies d'apéricubes, vidais le rayon des serpillières en une seule fois, j'embarquais deux cents ramettes de papier blanc, prenais une palette de chemises roses, ou trois cents kilos de paille pour chinchilla, ou tous les seaux bleus, ou toutes les poêles de plus de vingt centimètres, ou toutes les balles rebondissantes, ou tous les manches à balais, ou tous les cendriers verts ou toutes les boîtes de punaises ou tous les clous de 120 millimètres ou tous les paillassons reproduisant un motif fleuri. Généralement, le manager de la grande surface s'arrachait les cheveux en se frottant les mains. Enfin, bref, moi, ce jeu où l'on doit fabriquer des planètes en accumulant des tonnes et des tonnes de merde, ça me parle. C'est le monde dans lequel je vis. Accumulation Primitive. Le poète s'est déjà bien exprimé là-dessus.
Et pour moi Beautiful Katamari, c'est ça : un homme de merde fabrique des planètes de merde. Et tout commence dans une chambre d'enfant. Je pousse ma boule collante et j'accumule des crayons à papier, des bonbons à la menthe, des petits gâteaux, des boîtes de lait, des quilles de bowling, des nounours, et ma première boule fait 25 centimètres et c'est mon père — le Roi qui a fait un trou noir avec sa balle de tennis — qui me la mesure, la boule, à la fin du niveau. Il me dit : " pas mal, mais tu dois encore travailler " genre. De toute façon je ne l'écoute pas et je n'écouterai jamais ses discours (longs et prétentieux et toujours méprisants), je cliquerai dix fois sur start pour arriver directement à ce qui m'excite vraiment, accumuler et accumuler encore, faire grossir ma boule en la poussant n'importe comment à travers chambres, jardins, villages, villes, mondes et villes-monde (la ville-monde, en voilà une vraie de vraie de planète de merde). J'agglomère une théière, un couteau, un chat, une souris, un grille-pain, une guitare, une flûte, une batterie, une bouteille de champagne, des roses, un ours en peluche, une araignée, une boîte de céréales, des bananes, une sucette, du rouge à lèvres, un cactus, trois gâteaux à la fraise, un pot de fleur et mon père me mesure la boule : 59 centimètres. L'astre First Glug Mercury, il l'appelle "ma chérie de deuxième astre".
La bande-son c'est de la pédo-pop japonaise aussi sordide que guillerette. Tout mon environnement est arc-en-ciel. D'ailleurs, moi je suis un Prince mais en vrai, je ressemble à une petite crotte de nez. J'agglutine un tigre, un bic, un tube de colle, un ballon, un escargot, une poêle, un katana, un étudiant japonais humilié par son professeur de gym, un caddie, un enfant, une gourde, un tapis, une fille en kimono, un lapin, un bulldog, un ventilateur, des nouilles, un croque-monsieur, une bouteille de ketchup, un parchemin, une mini-charrette à bœuf, une thermos, une antenne, un appareil photo, un microscope, un jerrican, un pylône — et ma boule fait deux mètres et douze centimètres de diamètre. C'est ce Roi-mon-père qui la mesure assis à sa place : c'est-à-dire moitié métaphore digne de la DDASS : c'est à dire sur un nuage flottant dans l'espace. Et on repart, objectif de plus en plus grand, trois mètres, cinq, dix, 25 ; je coalise un milk-shake, un journal, une mallette, un cochon, un sac à dos, de l'anti-moustique, un bol de riz, une barrière, un arrosoir en forme d'éléphant, un pot de mayo, des nuggets, un parfait à la fraise, une boîte aux lettres, un robot, un sens interdit, une voiture télécommandée ; on dirait une chanson de Nino Ferrer pour Annie Cordy.
J'en arrive au point où je défonce toute une ville. Je suis une vraie catastrophe. Les gens hurlent sur mon passage. Ça fait au moins deux heures que je joue et je n'arrive pas à m'arrêter. À côté de moi, il y a un petit Chinois de douze ans qui voudrait bien jouer à Guitar Hero mais je ne veux pas lui laisser ma place et il me saoule avec ses commentaires façon : ah ! t'as attrapé un orang-outang. Devant moi, un type vérifie que le skatepark qu'il semble avoir conçu pour la prochaine expo de la Gaîté Lyrique sur le skate, que le skatepark en bois glisse bien, et moi, je fédère un fourré au melon, un paquet de cartes de vœux, un radio cassette, un casque de chantier, un livre de médecine, des frites, un relaxing nice guy, une baignoire, un parachute, une harpe, une table, un parasol, un arbre, un type qui fait du canoë, dix enfants, une poupée russe géante, un lampadaire haussmannien, une tour humaine, une maison, un gros ours, un gros banc, une armure de samouraï et ma direction me dit, Gwyneth, laisse ta place au petit Chinois, il est plus jeune que toi, arrête tes conneries, mais moi j'arrache des villes entières, des pays, et mon père le Roi mesure ma boule et je hurle à ma direction : JE BOUCHE LES TROUS NOIRS DE MON PÈRE et ils s'en vont, ils me laissent jouer jusqu'à ce que j'en ai marre, que je me dise : je suis un adulte, je suis un adulte, je suis un adulte, je suis un adulte, et je laisse ma place au petit Chinois qui préfère jouer à Guitar Hero et je sors dehors et c'est Châtelet et je coagule un club échangiste, un vigile de Beaubourg, un chawarma, deux types de magasins de fripes, une noisette à 4 euros, une pétasse avec une barbe, huit lunettes de soleil, un jongleur, trois paires de nike, un sunday caramel, six noctambus, deux pédés en t-shirt Lonsdale, huit cent piercings de nombril, un pouf en forme de hamburger, une table basse design, un groupe de japonaises, un rotatif danseur hip-hop, cinquante cars de CRS, sept cents flics en civil, une pute à gros seins, un présentateur télé et son sac Muji marron, une centaine de caméras de surveillance, une sculpture de Tinguely, huit cent Iphone, trente micro-onde en métal brossé, trois mille videurs, deux gogo danseurs et leur slip en cuir, tout les vélib' qui passent, un attaché culturel à la mairie de Paris, deux lofts et trois cents mètres de moulures, huit écrans plasma, une vingtaine de néons oranges, un grec-frites, trois pavés, une baston de livres anciens, quarante caisses enregistreuses, un paquet de Marlboro, une paille et son mojito, tout Leroy-Merlin, toute la FNAC, tout H&M et toutes les boutiques Diesel puis je rentre dans un tunnel et je prends mon RER D pour rentrer chez moi.
© Illustrations de Vincent Caut
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