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Retour sur La Zone

Mardi 26 avril Tags: multimédia, média, société
Guillaume Herbaut
Bruno Masi, co-créateur avec Guillaume Herbaut du projet transmédia La Zone, consacré à la vie autour de Tchernobyl, raconte l'élaboration de ce travail à la croisée de la presse, de l'édition et de l'art contemporain à travers une installation à la Gaîté lyrique. Point de théorisation sur le concept, fort à la mode, de transmédia mais un vrai retour sur expérience.

Au commencement, le projet La Zone s’appelait Pripiat. C’est le nom de la ville où logeaient les ouvriers de la centrale de Tchernobyl, évacuée au lendemain de l’explosion atomique, le 26 avril 1986. Durant cette nuit, les habitants aperçurent dans le ciel une intense lueur bleue. Certains rejoignirent les toits pour admirer le spectacle. 

Nous sommes allés plusieurs fois à Pripiat, en 2002 puis en novembre 2005. Ce jour-là, une tempête de neige s’abattait sur le nord de l’Ukraine. Nous arpentions les ruines et les appartements dévastés, sans rien voir de la ville figée sous un ciel opaque. Ce spectacle aussi était fascinant. 

En mars 2009, nous nous retrouvions autour d’un café pour évoquer quelques sujets de reportages. Le webdocumentaire devenait un genre : Samuel Bollendorff signait Voyage au bout du charbon et Philippe Brault coréalisait avec David Dufresne Prison Valley. Samuel et Philippe faisaient partie du collectif l’Oeil Public, tout comme Guillaume. Pour ma part, j’avais travaillé quelques années à Libération, tout comme David. 

 

Pourquoi le webdocumentaire ? Parce que devant nos yeux prenait corps un fantasme, celui de réduire l’écart entre les choses et les mots, entre le réel observé et sa retranscription, entre la complexité d’une image et la  trop grande simplicité des signes. Parce qu’en utilisant la vidéo, le son et une interface graphique (en plus de la photo et du texte), on ne raisonnait plus simplement en terme d’exposé mais aussi d’expérience. Proposer une expérience, aussi simple et fragile soit-elle. 
 
On parlait peu de transmédia à l’époque, en tout cas moins qu’aujourd’hui. 
Quelques mois plus tard, tandis que le Centre National du Cinéma nous accordait une bourse à l’écriture de 20 000 euros, nous retournions à Tchernobyl et passions trois jours dans les ruines de Pripiat. L’épuisement gagnait. Nous connaissions la ville dans ses moindres détails. La fabrique du spectacle avait tout raflé. Pas une pièce sans ses livres ouverts à la bonne page, offerts aux appareils photo. La seule réalité qui a encore un sens là-bas est celle du radiomètre et de ses cris stridents. Le reste n’est que mise en scène.
 
Puis il y eut Ivankov et ce café où, un soir, une jeune femme nous accosta et nous présenta Vitaliy, une brute épaisse qui nous montra la zone comme on ne l’avait jamais vue. Une fois rentrés à Paris, Paris Match nous commanda une enquête complète sur le trafic de métal en provenance de la zone contaminée. Le projet La Zone voyait le jour. Il serait dédié à la vie dans et aux abords de la zone interdite de Tchernobyl. 
Au fil de nos voyages en Ukraine, nos intentions se sont précisées. A partir de notre blog qui  fait office de squelette, nous souhaitions travailler à des formes et des narrations distinctes, sur des supports différents. Créer des écarts. Jouer de frictions. 
 
En septembre 2010, nous revoyions David Coujard et Arnaud Colinart de la société de production Agat Films & Cie. Ils s’engageaient entièrement à nos côtés. Boris Razon, rédacteur en chef du monde.fr, devenait co-producteur et diffuseur. La Gaîté Lyrique entrait dans la boucle et permettait, en plus de l’installation, l’édition du livre en partenariat avec Naïve. Le CNC nous accorda 50 000 euros au titre d’aide à la production. 
Notre documentaire transmédia était défini : le webdocumentaire raconterait la vie des hommes et femmes vivant aux abords du réacteur 4 ; l’installation proposerait aux spectateurs une expérience immersive guidée par le hasard et l’accident ; le livre serait une narration croisée et personnelle de nos voyages dans la zone. Une approche en mode cubiste. Chaque forme entre en collision avec les deux autres. Chaque expérience se distingue. Chaque média trouve sa voix et chaque support sa narration. La Zone ne se dévoile que dans l’addition des trois. 
 
Trois éléments, comme ce jour passé dans l’exposition "L’Antiquité rêvée" au Louvre : Dans un coin, Psyché et Cupidon s’exhibaient sous trois formes différentes (deux tableaux et une sculpture), à trois moments différents (de la rencontre à la Psyché abandonnée de David) saisis par trois artistes différents, à trois époques différentes. Dans le dispositif, seul le spectateur, placé au centre, est en position de reconstituer et  de vivre l’expérience. Du transmédia avant l’heure. 
Dans le contexte de La Zone, le transmédia fut un choix esthétique et éditorial. Il nous a permis de rendre compte de manière précise de la complexité de cette région du monde, des rencontres faites, des portraits que nous souhaitions esquisser. C’était également la volonté de sortir des schémas de production habituels en allant sur les terrains de la presse, du documentaire et de l’art contemporain. C’était, à tous les niveaux et en avançant pas à pas, le désir de jouer avec toutes les frontières. 
 
Bruno Masi
 
 
 
La zone est un documentaire transmédia réalisé par Guillaume Herbaut et Bruno Masi. Il se compose d’un webdocumentaire produit par Agat Films & Cie et lemonde.fr et diffusé par le monde.fr, d’un livre coédité par Naïve et la Gaîté Lyrique, et d’une installation multimédia présentée à la Gaîté Lyrique du 26 avril au 8 mai 2011.

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