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Poésie à plein volume

Jeudi 16 juin 2011 par Jérôme Provençal Tags: poésie, littérature
Anne-James Chaton, crédit : Andy Moor
D’où vient que, ces derniers temps, souffle si fort le vent de la poésie sonore ? Plutôt que de nous perdre en conjectures, sachons adapter notre voilure, et nous laisser emporter… sur les traces du poète Anne-James Chaton avant ses performances du weekend dans des festivals à Carquefou puis à Strasbourg.
 

Ce très impétueux vent s’est tout récemment engouffré dans les travées de La Maison de la poésie – caisse de résonance prédestinée, il est vrai – à l’occasion de la 3ème édition du Festival de poésie sonore, qui s’est tenue du 23 au 29 mai. A la fois déroutant et envoûtant, ce vent a également fait vibrer les murs de la Villa Arson, à Nice durant les trois mois qu’a duré l’exposition Poésie Action. D’un minimalisme presque monacal, cette (superbe) exposition donnait à entendre, au fil de petites salles/cellules d’écoute à l’agencement identique, des enregistrements réalisés par Bernard Heidsieck, l’homme par qui, au milieu des années 1950, cette inouïe poésie arriva. Qu’elle s’appelle « sonore », « action » ou encore « concrète » (comme la musique du même nom, sa sœur née à la même époque), cette poésie brûle du désir tonitruant d’échapper à la tyrannie de l’imprimé. Elle ne veut plus être comprimée entre les pages d’un livre, promises à une lente agonie, mais s’exprimer de nouveau à l’air libre, renouant ainsi un lien étroit entre l’orateur et l’auditeur.

Henri Chopin, 2005

Poubelle, les bouts joliment rimés...Poète, vos poumons ! Et que ça tressaute !

 

La poésie ne doit plus (seulement) s’écrire et se lire, elle doit se dire et s’ouïr : tel fut le credo, passionnément illustré et défendu par Bernard Heidsieck (dont les armes principales étaient le micro et la bande magnétique), jusqu’à sa dernière performance publique en 2007 – car, dans leurs derniers retranchements, la poésie sonore pousse les corps et, au-delà d’un certain âge (Heidsieck a aujourd’hui 82 ans), s’apparente à une gageure pour l’acteur/orateur. Si Bernard Heidsieck ne peut désormais plus se produire en public, il ne s’est pas tu pour autant (sa voix reste audible, ô combien, à travers ses enregistrements), pas plus que ne s’est tue la poésie sonore. S’il en fut le principal héraut, Heidsieck ne fut pas le seul à monter au créneau et à prendre le micro, loin s’en faut. La voie (ou la voix ?) avait été ouverte par Dada, Artaud, les futuristes et les lettristes, entre autres bardes intempestifs, et, à côté d’Heidsieck, d’autres tels que François Dufrêne et Henri Chopin s’y engagèrent la gorge la première. Depuis, d’autres encore ont suivi, Anne-James Chaton étant sans conteste l’un des organes les plus intrigants, et les plus stimulants, de la nouvelle génération – une génération pour laquelle l’ordinateur fait office de lyre.

Anne-James Chaton, Pop is Dead
 

Comme son incongru prénom ne l’indique pas forcément, Anne-James Chaton est un homme, jeune encore (il est né en 1970, à Besançon), qui, après être d’abord intervenu dans diverses revues, a commencé à faire des performances à la fin des années 1990, suite à un déclic causé par Bernard Heidsieck (il n’y a pas de hasard). Ne se bornant pas à reproduire les coups d’éclat des grands pionniers, s’ingénie – non sans génie – à forger son propre langage, intensément contemporain. Ce langage puise sa matière vive dans les (inépuisables) réserves de la vie quotidienne, Chaton griffant à tout va dans le gras du brouhaha ambiant. Tickets de caisse, relevés de banque, billets de train, coupures de presse, prospectus, paperasse administrative, et autres documents sans qualité : tout peut faire poésie, même (et peut-être surtout) ce qui n’en a pas l’air. En filigrane se devine ici une appréhension profondément équitable du langage (aucun niveau n’est présumé supérieur à un autre). Cette posture peut aussi se voir comme une tentative d’épuisement du réel, dans le prolongement évident de Pérec mais aussi des situationnistes, passés maîtres dans l’art si subtil du détournement.

 
Princess in a Mercedes class S 280 de Andy Moor (The Ex) & Anne-James Chaton
 

Les contes de faits

 

D’Anne-James Chaton, on pourrait dire qu’il écrit des contes de faits, ou encore qu’il est un événementiste – la notion d’événement occupant une place cruciale dans son œuvre, et apparaissant d’ailleurs souvent dans les titres de ses créations - voir, par exemple, le livre/CD Evénements 99 (Al Dante, 2001) ou le tout récent (et excellent) CD/livre Evénements 09 (raster-noton, 2011). Car s’il accorde la primauté à l’oralité, Chaton n’a pas pour autant déserté la galaxie Gutenberg : il continue ainsi à écrire noir sur blanc, et à publier des livres, des vrais (le prochain doit paraître en septembre, toujours chez Al Dante).

Tournant sa langue dans tous les sens, Anne-James Chaton essaie d’engendrer une poésie plus sonore encore. De fait, la musique électr(on)ique constitue une composante essentielle de son univers poétique. Ainsi entretient-il depuis le début des années 2000 une relation d’étroite complicité artistique avec deux musiciens emblématiques : d’une part, Andy Moor, guitariste (anglais) du légendaire groupe (hollandais) post-punk The Ex, d’autre part, Alva Noto (alias Carsten Nicolai), figure de proue de la scène électronique germanique – tendance ultra-rigoriste. C’est avec le premier que la collaboration est la plus régulière, et la plus fertile, voix (monocorde), machines (grinçantes) et guitares (stridentes) formant un ensemble particulièrement incisif. En sus de nombreuses performances live, cette collaboration se traduit par des publications, notamment l’album Le journaliste (Unsounds, 2009) et une série de 45t (non, le mp3 n’a pas encore tué le 45t…) développée tout au long de l’année 2011 (également chez Unsounds, label créé par Andy Moor en 2001). Le dernier en date, Princess in a car, rend un hommage (très) distancié à Lady Dead, pardon Lady Di.
 
Plus récemment, et fort logiquement, Anne-James Chaton a mis le pied du côté du spectacle vivant, en compagnie d’une des figures les plus insolites de la scène française, en l’occurrence le jongleur/danseur/chorégraphe transsexuel Philippe Ménard. Ensemble, ils ont conçu Black Monodie, créé au festival d’Avignon 2010 (dans le cadre de Sujets à vif), une évocation elle aussi (très) distanciée de la Madone.
 
Jérôme Provençal
 
 

A écouter

 

"Evénement 25", juillet 2009

"Le journaliste"

 

Prochaines performances :

Décade – Voyage en Italie, Frac des Pays de la Loire, Carquefou, 17 juin
Festival Sans Titre (Mais Poétique), Strasbourg, 18 juin
 
Black Monodie est à l’affiche de Montpellier Danse (4 juillet) et de Châlon dans la rue (22 au 24 juillet).
 
 
 

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