Les esprits libres de Berlin
I. Pas de couronne pour Marlène
À Berlin, le présent prend toujours ses racines dans le passé, un passé parfois très beau, parfois très laid aussi, voire extrêmement laid, comme par exemple entre 1933 et 1945. Mais revenons à la beauté. Dans les années 1960, Marlène Dietrich sortit un disque de vieilles chansons berlinoises, où elle chantait: "Tu n'as aucune idée à quelle point tu es belle, Berlin". Dans le reste de l'Allemagne, on préfère considérer cette beauté qui s'ignore comme une femme qui se néglige, le fameux "laisser-faire" berlinois, hérité de l'influence huguenote.
Klaus Theuerkauf, 1985
II. S'affranchir du goût
III. Berlin = Rhizome
Merve, un éditeur indépendant, publie en 1977 la version allemande du "Rhizome" de Gilles Deleuze et Félix Guettari. Le petit éditeur berlinois flaira bien le parallèle entre ce concept de rhizome et le réseau de phénomènes culturels qui affecte Berlin jusqu'à aujourd'hui. Les innombrables manifestations d'anticonformisme présentes dans les mouvements culturels, politiques et sociaux témoignent d'une ville en constante mutation. La singularité de Berlin, c'est d'incarner physiquement la théorie, d'être le rhizome cher aux post-modernistes français ou au commissaire précurseur Harald Szeemann.
On se donne aujourd'hui beaucoup de peine pour représenter la vie quotidienne et la contextualiser dans des espaces d'exposition devenus stériles, sans pour autant réussir à reproduire ou conserver son mouvement, sa tension, son flou. À Berlin par contre, on dirait que c'est la vie, en premier lieu, qui met en scène sa célébration, la fête. La théorie vient seulement plus tard. La théorisation de la fête est devenu un thème de recherche universitaire sérieux, ce qui est assez drôle si l'on considère que derrière cet hédonisme se cache une dose d'hostilité à l'encontre de l'intellectualisme.
IV. Les corps sans complexe
Quand la Loveparade fut bannie de Berlin en 2007, tout le monde s'attendait à voir l'atmosphère festive de la ville disparaître; défiant toutes les prédictions, elle s'intensifia au contraire, soutenue en cela par les mouvements politiques homosexuels issus de la création en 1982 du WHK, le Comité Scientifique Humanitaire, autour du professeur Magnus Hirschfeld. La ville reste une zone franche qui accorde un espace énorme aux corps et à leurs désirs. Les hétérosexuels ne sont pas oubliés. Quiconque a envie de danser nu ou avoir des relations sexuelles en public peut le faire au Kit-Kat par exemple: les fringues fétichistes de rigueur peuvent être enfilées au vestiaire, près de l'entrée. Les femmes ne sont pas en reste et proposent également des initiatives de ce type, comme par exemple Laura Méritt, une sex-artiste qui reçoit chaque semaine dans son salon "sexclusif" (www.sexclusivitäten.de). Dans le club Berghain, les danseurs peuvent s'amuser librement dans les vrombissements des hauts parleurs jusqu'au point du jour, spécialement lors des Pig-Party ou dans la section ultra homosexuelle qu'est le Lab.oratory. Les soirées "Kiez-Bingo" (loto de quartier), dans le légendaire club punk SO36, sont bien plus sages mais pas tristounettes pour autant, alors que d'autres artistes-performers organisent des concours pour danseurs amateurs au "Südblock": le plus mauvais danseur rentre chez lui avec le premier prix. Une telle offre de fête, toujours à des prix abordables et jamais totalement sur-commercialisée, ça n'existe nulle part ailleurs.
V. Accordez-vous une pause
Dans les années 1920, alors que le cinéma était encore un art très jeune, les propriétaires de cinémas engageaient des cabarettistes, des clowns et des chanteurs pour meubler les interruptions techniques dues aux changements de bobine. La performer berlinoise Valeska Gert (1892-1978) fut également appelée à monter sur scène dans ces moments-là. Elle mit en scène ces pauses avec son corps, allant jusqu'à incarner l'interruption elle-même. Ses interventions étaient aussi spectaculaires que de la boxe, de l'escrime ou du cirque. L'avant-gardisme de cette artiste aujourd'hui presque oubliée a été révélé par des pièces intitulées "Homme renversé par une voiture", "Bouchon routier", "Ralenti" ou "Accélération". Sa chorégraphie la plus célèbre la voyait danser le métier de prostituée et se concluait par la performance d'un orgasme tonitruant. Valeska Gert a toujours été le modèle secret de Nina Hagen, qui s'est inspirée des mimiques, de la manière de chanter et des costumes de Valeska Gert, punk avant l'heure. Elle incarnait de la sorte les limites d'un progrès que l'on croyait infini et proposait un temps de réflexion face à l'optimisme naïf des futuristes.
Wolfgang Muller sera en concert dans le cadre du festival Sonic Protest le 8 avril.
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