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La culture skate offre une planche à la mode

Vendredi 24 juin 2011 par Elisa Mignot Tags: skateboard, mode, cultures urbaines
A 37 ans, sa chambre n'est plus tapissée de posters de skate mais Pascal Monfort rêve d'une maison avec un skate park. Ce sociologue de la mode raconte comment cette culture alternative, découverte à son adolescence, a déterminé sa vie d'adulte et la mode mondiale, marques de luxe comprises.

 

 

Couverture de Bicross Magazine spécial skate - 1988
 
 
J'ai découvert le skate via le BMX, un bicross très à la mode dans les années 1980. J'étais abonné à Bicross magazine et, un jour, ils ont consacré un numéro spécial skate. Ça a été une révélation ! On était en plein de boom de la deuxième vague du skate – la première vague avait eu lieu dans les années 1970 avec des petits skates fusée en plexiglas. C'était encore très confidentiel en France, encore plus inconnu là où je vivais, près de Metz, où il n'y avait aucun skateur. J'y ai mis toutes mes économies et j'ai commandé un skate à Paris ainsi qu'une vidéo VHS de skate...histoire de voir comment ça marchait. On était en 1987.
 
A cette époque, il fallait faire beaucoup d'efforts pour découvrir cette culture, les skates comme les fringues, et il fallait assumer ! Les marques américaines de skate - Powell Peralta, Sims, Vision Street Wear etc. -  étaient inconnues en France. On ne ressemblait à rien. Du fluo, de la couleur, des imprimés, des têtes de morts, déjà de la provoc et de l'ironie avec des jeux de mots (la marque « Life's a beach », ou « Fuct » par exemple), on avait des looks d'extraterrestres ! Puis, je me suis abonné au magazine américain Thrasher. Et là, deuxième révélation : j'ai découvert tout un monde qui, aux États-Unis, avait déjà ses stars. 
 
La découverte du skate a bouleversé mon existence. Je venais d'un milieu ouvrier, j'étais destiné à avoir un travail de base dans ma région du Nord-Est et à faire du basket et du foot comme tout le monde. Et là, j'ai réalisé qu'il existait un monde meilleur ! J'ai découvert qu'il y avait des cultures alternatives, des choses hyper-intéressantes en musique, en mode, en arts graphiques, qui ne passaient pas à la télé. J'ai alors pris conscience que des cultures alternatives étaient bien plus intéressantes que les cultures populaires. 
1992 - Les "Big pants small wheels" de Santa Cruz

Les skateurs, faiseurs de mode

 

Par définition, le skate à cette époque allait de pair avec une curiosité particulière. Nous étions dans une attitude active par rapport à cette culture et à ce mode de vie basés sur la découverte, le voyage, l'humour, l'arrogance –  en effet, il y avait un côté interdit car, aux yeux des adultes, tu détériorais la ville, cassais les bancs, faisais peur aux vieilles. Il y avait toi et le reste du monde. Les skateurs ont donc été, dès le début, précurseurs en mode car ils voulaient se différencier, ne pas avoir le look à la mode sans être ringard. Et, donnée essentielle : le skate est un sport qui se pratique avec des vêtements de ville. Tu ne te changes pas, tu ne passes pas par un vestiaire. Tu ne skates pas avec un vieux short en néoprène mais en velours, en jeans, en chino...avant tout le monde !  Quand le skateur va au lycée avec un jean extra large, le lycéen de base est encore en 501, quand le mec qui a un 501 passe aux baggyes, le skateur est déjà aux jeans slim. Il y a toujours un décalage et une ironie. « Ton pantalon t'as chié dedans », nous disait-on. « Ouais, peut-être, mais le pantalon dans lequel j'ai chié tu vas le mettre dans 5 ans...mais tu ne le sais même pas ! » Certains découvrent Quicksilver, nous, on le portait en 1982 et on a honte d'en porter depuis 1984. La chemise à carreaux, pareil, les coupes de cheveux, pareil.
C'est un peu le même phénomène avec la musique : les skateurs ont écouté avant tout le monde les rappeurs et les rockeurs qui sont devenus connus. Quand ils ont été connus du grand public, les Beastie Boys étaient encore respectés par les skateurs mais loin d'être une découverte. C'est une culture qui te tire vers l'avant.
Le skateur Patrick Melcher

La mode skate devient plurielle

 

Aujourd'hui, je dirais que le look skateur est assez proche du look hipster - pantalon chino avec des revers, une paire de vans etc. Ce look est à mi-chemin entre élégance, chic, casual, avec toujours un mélange de marque très connues et de marques de petits labels, extrêmement alternatifs. Mais, globalement, la mode skate est plus éclatée. Les différents looks donnent une saveur visuelle particulière à ton style, à la grâce de tes figures : en slim, cela va donner un aspect très rapide, en baggy, ça décompose plus le mouvement. Tu as plusieurs tribus qui ont leurs codes. Le skate a atteint une sorte d'apogée à tel point que tous les styles que l'on trouve chez les teenagers sont issus du skate...sauf les styles ploucs, évidemment !
On peut donc avoir aujourd'hui des mecs qui ont l'air de skateurs mais qui ne le sont pas. Avant, par exemple, un mec qui avait un T-Shirt « Supreme » était à coup sur un skateur ; aujourd'hui, on ne sait plus qui influence qui. Il faut être attentifs aux détails pour les repérer : l'usure des chaussures, certaines marques très skate...
Nous sommes dans une sorte de confusion entre look de skate et look très mode. Mais, je pense que cela ne va pas durer. Il y aura réaction des skateurs. Ça s'est déjà vu par le passé : dans les années 1990, le skate est devenu tellement populaire et les marques de skate avec que les skateurs ont lancé la mode des no logo : plus de marques sur leurs planches, sur leurs roues, sur leurs T-shirt...
Vans Hermès

Le luxe se paye le skate

 

De la pub Céline aux Vans Hermès en passant par les photos d'Hedi Sliman, il est évident que le luxe se sert de la culture skate pour donner une image jeune, moderne et cool. On a fait le tour des rockeurs, on est dans une époque en quête de nouveaux héros. Les skateurs eux-mêmes sont devenus de nouvelles égéries. Le luxe a le chic pour se jeter sur ce qui est cool et moderne et très vite le digérer. En plus, le skate a tendance à se trouver dans les capitales de mode, New-York, Londres, Tokyo...C'est la fin des Galliano, des McQueen, de toute cette vague ( même s'il y a encore quelques dinosaures tel que Gaultier); il y a une nouvelle génération de créatifs qui s'est nourrie de la culture skate : Hedi Slimane, Marc Jacobs, Chloé Sevigny, Terry Richardson... Le skate séduit le luxe car il est porteur des notions de beauté, de luxe, de grâce, de style. La musique et l'art ne sont pas loin. Il est séduisant et séducteur pour la nouvelle consommatrice, celle qui, demain, va acheter car dans cet univers masculin, comme dans le rock, les femmes jouent le rôle de groupies. 
Au delà des marques de luxe, l'imagerie se popularise. Le skateur est devenu LE raccourci employé par les marques ou les boîtes de pub pour montrer un jeune cool, à l'image de la pub pour le Crédit Agricole par exemple. Le jeune des années 70 c'est le hippie, celui des années 80 est un peu punk...le jeune d'aujourd'hui est un skateur. Aujourd'hui, le skate est devenu une industrie, une histoire mature qui génère de l'argent : voilà pourquoi elle intéresse d'énormes marques, de grosses chaînes de télé ou de grands lieux culturels. Et puis, des skateurs sont devenus de grands hommes d'affaires. Ils ont toujours créé leurs propres marques sauf que certaines sont devenus des multinationales, de Vans Elements jusqu'à Volcom qui a fini par être acheté par Pinault Printemps Redoute dernièrement. 
 

Moi, dans mon look,  j'ai gardé du skate tous mes t-shirt...j'ai 37 ans, j'adore la mode et je peux m'acheter ce que je veux mais, en matière de T-shirt, soit je mets un t-shirt blanc soit je mets un t-shirt de skate. Thrasher ou Supreme de préférence. Ce sont les meilleurs t-shirts, surtout quand ils ont des slogans. Et je fais encore du skate : de la mini rampe avec des amis occasionnellement ou je le prends pour me déplacer un peu. En ce moment, mon objectif est d'acheter une maison à la campagne avec une dépendance pour mettre une mini rampe à l'intérieur. C'est mon rêve de gamin : un skate park avec un studio d'enregistrement. C'était le fantasme absolu, c'était le mode de vie des Beastie Boys..en tout cas c'est ce qu'on croyait.

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