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Article (En avant, marge !)

Ghost Box, label qui ressuscite les morts

Mardi 22 mars 2011 par Julien Bécourt Tags: electro, label, musique
Flyer de la prochaine soirée du label
Par la sorcellerie du sampling, Ghost Box revisite la face occulte du patrimoine musical britannique. Le label explore des échantillons oubliés pour en faire de surréalistes objets. Bienvenue à la cérémonie d'exhumation !
Broadcast and The Focus Group - #1 : Witch Cults

La boîte à sortilèges Ghost Box a germé en 2004 dans l'esprit de deux artistes anglais: Jim Jupp, alias Belbury Poly, et Julian House, graphiste renommé (il est notamment l'auteur de pochettes de disques pour Stereolab, Broadcast, Oasis et The Prodigy) et homme de l’ombre du projet The Focus Group. Conçu initialement comme un projet d’art multimédia et non comme un label à proprement parler, Ghost Box revisite la face occulte du patrimoine britannique à travers une collection de disques-objets au design sophistiqué, entre jaquettes de livres de poche sixties et stylisation pop à la Saul Bass.

Doctor Who - Clean William Hartnell Opening (1963)
Les autres artistes affiliés au label (Roj, Eric Zann, The Advisory Circle, Mount Vernon Arts Lab...) ont pour dénominateur commun l'art de ressusciter les fantômes du passé par la sorcellerie du sampling. C'est en imbriquant des échantillons de library music, de jingles télé, de musique concrète, de folk pastoral ou d'électro spectrale que prend forme leur alchimie psychotrope, donnant parfois le sentiment d'écouter des chutes expérimentales de Boards of Canada ou de Broadcast.
A travers ces assemblages d’échantillons renaît l'esprit d'exploration des pionniers de la musique électronique, en particulier celui des précurseurs du BBC Radiophonic Workshop (Daphne Oram, Delia Derbyshire, David Vorhaus). Ce laboratoire de musique électronique hébergé au début des années 1960 par la chaîne de télévision anglaise donna notamment naissance au générique de la série de science-fiction Doctor Who, composé par Delia Derbyshire, et au premier album du groupe White Noise, entré depuis dans la légende. Reconnaissable à sa pochette zébrée d’un éclair, ce disque fourmillant de sonorités hallucinantes est à ce jour considéré comme l’un des sommets de la musique psychédélique. Il fut réalisé entièrement en studio à partir de bandes magnétiques et de synthétiseurs-dinosaures. Ghost Box rend un hommage rétrofuturiste à cet « âge d'or »  où chaque découverte technologique était synonyme d'émerveillement et d'émulation créative, bien avant le règne du commerce-roi et de la pensée unique.
The Advisory Circle - Everyday Electronics

A travers le son, l'image et les textes qui les accompagnent, Ghost Box laisse aussi transparaître les mythologies inquiétantes qui couvent derrière une apparence au-dessus de tout soupçon. Chaque disque constitue un véritable "cinéma pour l'oreille", appelant des images mentales tout droit sorties de l’imagination d’Arthur Machen ou de Lovecraft: une aura surnaturelle émane des arpeggio d'un Moog, des manigances occultes se trament derrière un folk bucolique... On songe aussi aux classiques du cinéma fantastique: Le Village des Damnés, The Wicker Man ou quelque série B obscure produite par la compagnie Hammer. Mais le fantastique dissimule souvent une métaphore politique: la crainte d'un péril rouge ou jaune, la menace d'une catastrophe naturelle ou industrielle, le danger qui affleure dès que l'on dévie de la norme sociale, la persistance de folklores païens résistant à la modernité... Cette paranoïa, savamment entretenue par les institutions conservatrices, se répercute directement dans les emprunts sonores de Ghost Box. The Advisory Circle, notamment, reprend sur fond de muzak synthétique des spots de prévention des années 1970 - les Public Information Films -, destinés à tenir les enfants à distance des risques d'électrocution ou de noyade. Ainsi decontextualisé, cet easy listening anodin se teinte d’un humour noir typiquement british...

 

Cette démarche de réappropriation et de déconstruction s'apparente également aux collages surréalistes et aux cut-ups développés par William Burroughs et Brion Gysin, auxquels Julian House doit une large part de son esthétique. Il faut y ajouter les notions d'"archéologie du futur", d'"hantologie" et de "psychogéographie", si chère aux situationnistes. C'est de ces artères parallèles de l'histoire qu’émerge l’univers de Ghostbox, hanté par les fantômes d'une ère à jamais révolue. Pour paraphraser l'écrivain Iain Sinclair, auteur du remarquable London Orbital, "le monde est sa propre photocopieuse. L'originalité [est dans la] citation."  

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