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Craftwife : la femme au foyer électronique

Mercredi 4 mai 2011 par Franck Stofer Tags: cyberculture, performance, pop, sampling, musique
Demonstration de l'application Iphone Remokon par Craftwife
Takeko Akamatsu alias tn8 est la fondatrice du groupe japonais Craftwife, un collectif de femmes au foyer qui crée de la musique, des applications Iphone, des chemises rouges et de drôles de performances. Avant de venir à la Gaîté lyrique le 28 mai, elle nous a fait une démo et donné quelques mots.
 
 

Pour le projet Craftwife, vous utilisez SuperCollider et un iPhone pour le contrôler. Comment êtes-vous venue à cette configuration ?

Tout a commencé quand mon mari, Masayuki Akamatsu, développait une application pour iPhone appelée Remokon. Celle-ci sert à envoyer des signaux au format OSC (Open Sound Control) d'un iPhone à un ordinateur par une connexion sans fil et à l'aide de boutons, de potentiomètres et de capteurs de mouvement. Comme son nom l'indique, cette application n'est vraiment qu'une télécommande, elle ne sert à rien toute seule, et mon mari m'a donc demandé de créer un petit programme sur SuperCollider qui puisse servir de démo. Comme l'interface ressemble un peu à une calculatrice, et que l'objectif était de réussir à toucher les gens du monde entier, j'ai eu l'idée de reprendre Kraftwerk et leur morceau « Dentaku » [« calculatrice »], et c'est ainsi que j'ai posté une première vidéo sur YouTube.
 
 

Sur l'aspect « costumé » de votre travail. C'est une démarche qui va plus loin que le simple déguisement, mais je crois qu'on ne peut pas tout à fait parler de cosplay, car ce terme renvoie principalement à la culture des mangas et des anime. De quoi s'agit-il exactement ?

Oh, si, je crois qu'on peut parler de cosplay... En fait, j'ai toujours aimé me déguiser, mais pas en personnage de dessin animé : j'aimais surtout les uniformes de soubrette, de femme policier etc. Ça me permettait de rentrer dans la peau d'un personnage. Par exemple, lorsque je portais un costume d'infirmière, je devenais soudain très organisée, mes mouvements étaient très vifs et précis. Je crois que j'aime surtout m'essayer à toutes sortes de choses plutôt que de me concentrer sur une seule activité en particulier. Ce doit être pour ça que je continue le projet Craftwife, car je peux faire de la musique, concevoir la partie visuelle, confectionner les costumes, bidouiller des appareils électroniques... Et il me semble que le costume joue un rôle important dans la dimension « spectacle » de Craftwife. J'ai choisi le rouge pour marquer l'esprit du spectateur, et aussi en clin d'œil à mon nom, Akamatsu. [aka = rouge en japonais]

 

Que signifie votre pseudo tn8 ?

Il y a quatre membres, dans Craftwife : KR-9000, NZ3, YS4 et moi, tn8. C'est un de mes profs de fac qui m'a donné ce surnom. À l'époque, les filles étaient rares dans le milieu de la musique électronique et de la programmation, et la seule figure féminine célèbre dans ce domaine au Japon était Yuko Nexus6. Mon professeur s'est inspiré de son pseudo pour inventer le mien.

 

Quel est votre vrai métier, actuellement ? Êtes-vous musicienne, professeur, chercheuse ?

Mon métier actuellement, c'est femme au foyer ! Le nom Craftwife est d'ailleurs un clin d'œil... Mais je crois que j'ai toujours aimé enseigner, j'apprends toujours énormément de choses au contact des gens. En ce moment je donne des cours d'anglais dans une école primaire, une fois par semaine. Enfin, on appelle ça des cours, mais on passe surtout notre temps à écouter de la musique et à danser 

«Quand je regarde les mères au foyer autour de moi, j'en vois énormément qui ont renoncé à leurs rêves (...) Moi je me suis dit que les deux n'étaient pas incompatibles ! »
 
 

Que signifie pour vous ce statut de femme au foyer ?

Pendant un voyage à l'étranger, je me suis rendu compte qu'au Japon nous avons une conception très particulière de la femme au foyer, ici c'est presque une profession à part. Quand je regarde les mères au foyer autour de moi, j'en vois énormément qui ont renoncé à leurs rêves, en particulier dans le domaine de la musique. Moi je me suis dit que les deux n'étaient pas incompatibles et que ça pourrait justement être amusant de monter un groupe de femmes au foyer !
L'an dernier, Craftwife a sorti Wifechan, une application pour iPhone. C'est un programme très simple qui donne des petits conseils aux femmes au foyer. Nous avons réparti les tâches dans le groupe selon nos spécialités respectives : l'une s'occupe des illustrations, une autre de la programmation, une autre encore écrit les astuces, etc. Cette dernière a plusieurs enfants et est toujours extrêmement occupée, mais elle parvient malgré tout à se ménager un petit espace créatif dans son emploi du temps, en utilisant notamment Twitter pour publier ses conseils rapidement et simplement.
 

J'ai cru comprendre que vous ne vouliez pas produire d'enregistrement de votre travail. Vous postez également peu de vidéos de vos concerts. Y a-t-il une raison à cela ?

Tout d'abord, je ne vois pas quel besoin nous aurions de nous enregistrer. Pour moi, Craftwife n'est pas un projet musical à proprement parler. C'est une performance, dont la musique n'est qu'un des aspects : nous fabriquons aussi nous-mêmes les costumes, concevons les visuels, etc. De plus, le programme SuperCollider que j'utilise génère à chaque fois des sons différents. Je ne pense pas que cette expérience puisse être fixée sur un CD ou un DVD. 
Après avoir quitté mon travail à NUAS (Nagoya University of Arts and Sciences), je me suis mis à réaliser plusieurs choses que j'avais en tête depuis un moment, et parmi celles-ci, cultiver un champ, faire pousser mes propres légumes. Bien que moi non plus je n'y échappe pas, j'éprouve beaucoup de réticence à participer au système de production et de consommation de masse du Japon d'aujourd'hui. On ne se demande plus d'où provient ce que nous consommons, comment sont fabriquées les choses. Aussi dans Craftwife, nous faisons tout nous-mêmes de A à Z, même nos chemises, dont nous confectionnons les patrons. Cela change notre regard sur les objets.
Un objet comme le CD n'existe que parce qu'il est facile à produire, à dupliquer et à vendre en masse. Mais aujourd'hui, alors que les consommateurs ont eux aussi la possibilité de faire des copies de CDs, on le leur interdit. Je trouve ça absurde.    
« Je n'aime pas l'idée d'un contenu dont la forme serait figée, aussi une application permettrait par exemple de proposer de la musique en streaming et de la modifier au fil du temps.»

Si vous ne produisez ni disques, ni vidéos, comment faites-vous connaître votre travail ? 

J'y réfléchis beaucoup ces derniers temps. Je pense que l'idéal serait de développer une nouvelle application pour iPhone. J'ai les connaissances suffisantes pour en programmer une relativement simple moi-même, le système de distribution est plus direct que pour un disque, et on a la possibilité de toucher le monde entier simultanément. Pour un CD, les distances et les frais de port compliquent l'affaire, et même les plateformes de téléchargement légales pour la musique sont finalement restrictives : seuls les gens qui écoutent de la musique fréquentent ces sites. L'App Store, lui, est consulté par toutes sortes de gens, qui n'ont en commun que le fait de posséder un iPhone. Et puis je n'aime pas l'idée d'un contenu dont la forme serait figée, aussi une application permettrait par exemple de proposer de la musique en streaming et de la modifier au fil du temps. 

 

Vous travaillez déjà à cette application ?

Oui, depuis longtemps, mais le son est vraiment le point le plus problématique. Le son change énormément selon que l'on écoute la musique directement depuis l'iPhone, avec des écouteurs, ou  en branchant le téléphone sur des enceintes. C'est un vrai casse-tête de trouver un son qui puisse convenir à toutes ces utilisations différentes

 

Si Craftwife n'est pas un projet musical, comment le définissez-vous ?

Je ne sais plus trop, à vrai dire. Quand je suivais les cours au IAMAS (Institute of Advanced Media Arts and Sciences), je réfléchissais beaucoup à la différence entre l'art et le divertissement, mais plus maintenant. Je laisse au spectateur le soin de se faire sa propre idée du projet.

Tout dépend de la personne à qui je m'adresse. Si je dois l'expliquer à quelqu'un qui ne connaît rien à l'art, je dis que nous sommes un groupe de femmes au foyer qui faisons de la techno pop avec des iPhone. Si je m'adresse à quelqu'un du milieu, je dis que nous sommes un groupe faisant des performances audiovisuelles.

 

Pour vos performances, dans quel genre d'endroits jouez vous ? Des musées, des clubs ?

C'est vraiment très varié. Nous avons joué dans de tout petits cafés à Ogaki –  la ville où j'habite –  au planétarium d'Ogaki également, dans le gymnase de l'université Todai à Tokyo, au musée d'art de Gifu, dans un musée consacré à la mode, et dans beaucoup de petites salles de concert. Le public est différent à chaque fois, il peut s'agir d'étudiants comme de personnes âgées. Nous adaptons légèrement le contenu de notre performance et le son à chaque lieu, chaque public et chaque événement auquel nous participons. C'est un gros boulot ! 

 

Quels sont vos autres projets récents ou en cours ?

J'ai pour mission de produire un groupe de chanteuses idol constitué de mannequins sélectionnés par le journal gratuit Gifu Bishôjo Zukan (« Encyclopédie illustrée des belles femmes de Gifu »), et je dirige un atelier de création musicale collective utilisant l'iPhone. Je suis très prise par tout ça, mais je m'amuse tellement...

 

 

 

Traduction par Aurélien Estager. Version anglaise par Jack Sims.

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