Y a-t-il des « faux » en art numérique ?
Quatre acteurs du milieu répondent

Anne Laforet, chercheuse indépendante
« L’art numérique – et le netart en particulier – connaît une écologie et une économie différentes des autres pratiques artistiques. Il est né de la volonté de ses acteurs de contourner les méthodes de productions et les circuits habituels de visibilité et de commercialisation. Il est vu comme une libération du système de création et de diffusion qui passe normalement par les institutions. Là, la diffusion se fait de façon autonome et les œuvres peuvent être émises anonymement ou résulter d’un travail collectif.
Malgré la facilité et l’instantanéité technologique du copier-coller, je n’ai pas connaissance de cas affirmé de « faux » dans la pratique numérique. La question du « faux » m’évoque quant à elle plusieurs choses, la première étant reliée à la notion de valeur. À part des enchères spectaculaires et quelques artistes qui parviennent à vendre leur productions, l’économie du netart est précaire tandis que les faussaires sont par essence vénaux. Peut-être que le manque de valorisation économique rend inintéressante la copie d’œuvres en vue de leur commercialisation fallacieuse. Ensuite, certaines personnes apprécient de se procurer des copies d'objets – de tableaux ou de sculptures – pour satisfaire le plaisir de pouvoir les contempler chez eux à loisir. Or avec le netart, tous les internautes peuvent avoir accès gratuitement et à toute heure aux œuvres mises en ligne.
« On ne peut pas affirmer que des données sont authentiques, on préfére d’ailleurs parler de données intègres. »
Le faux questionne aussi le vrai. Un des grands points d’interrogation du netart concerne l’authenticité et la durée de vie des fichiers numériques qui sont duplicables à l'infini et sans pertes. On ne peut pas affirmer que des données sont authentiques, on préfére d’ailleurs parler de données intègres. Prenons l’exemple de Rafael Rozeendal, il achète plusieurs noms de domaines pour y installer et décliner ses sites en vue de les vendre à des collectionneurs. On pourrait envisager qu’un faussaire duplique leur contenu et le mette en ligne à une URL similaire. Il existerait alors des œuvres de l’artiste, des copies du faussaire mais il y aurait certainement en plus des sauvegardes de ces travaux, totales ou partielles sur Internet ou sur des disques durs. L’œuvre authentique serait alors celle diffusée à l’URL choisie par l’artiste... Mais on ne peut que débattre sur le statut de ces copies plus ou moins complètes émanant de l’artiste lui-même !
Ensuite, les pratiques numériques viennent chambouler les notions concernant la paternité des idées. Certains artistes se sont rendus compte que d’autres à leur suite avait repris certains de leurs concepts et connu un certain succès avec ces nouvelles propositions.
Je pense par exemple à Christophe Bruno dont l'œuvre Fascinum a fait des émules depuis sa création en 2001. Mais peut-on pour autant considérer que ce sont des faux ? Non ! Il s'agit d'autres œuvres produites par d'autes artistes bien qu'elles reprennent le même concept et le même mode de fonctionnement. Ce qui est protégé par le droit d’auteur, c’est la mise en forme d’une idée, pas l’idée même !
Enfin, on peut recenser de nombreux détournements de projets numériques, des sites web en général, mais ils ont vocation à engager la conversation. J’ai plusieurs exemple en tête : Graham Harwood qui avait créé un site en miroir de celui de la Tate, recevant cinq fois plus de visite que l'original et les Yes Men dont les sites copient et modifient le contenu des sites officiels de multinationales et d’hommes politiques. Par la feinte, ils font passer des messages auprès d'une vaste audience. Et, ce qui est intéressant, c'est que les activistes parleront de leur site comme d'un détournement tandis que Bush le qualifiera de « faux ». Peut-être qu’en netart, le distingo entre le faux et le détournement réside dans l’œil de celui qui regarde. »
Anne Laforet est l'auteure de l'ouvrage Le net art au musée. Stratégies de conservation des œuvres en ligne
(crédit : Centre Presse)
Thomas Cheneseau, netartist
« Il y a toujours eu des faussaires dans l’art, il est donc plausible qu'on en découvre un jour dans la pratique numérique même si pour le moment son économie fragile me parait être un frein. Spontanément, je crois que quelle que soit la nature d’un objet d’art, il reste une production unique née du geste d’un créateur unique, pouvant ensuite se formaliser, se présenter de différentes façons.
Je reste persuadé que, dans l’art numérique, l’identité et les droits des auteurs sont respectés ; il y a une reconnaissance du travail énamant d’une personne en particulier. Par tradition toujours, les artistes s’inspirent de ceux qui les ont précédés, de ceux qui les entourent. La citation et l’emprunt d’œuvres déjà existantes, que l’on duplique ou que l’on retravaille pour se les approprier sont des phénomènes créatifs établis.
On peut considérer le copier-coller comme un mode de création à proprement parler. Le copier-coller a toujours un petit côté tabou bien qu'il soit complètement ancré dans les pratiques de toute une génération. Contrairement à ce que l’on entend souvent, je pense que le copier-coller est vertueux. Il fait partie du mode de construction de la pensée qui extrait ce qui l’intéresse pour constituer d’autres agrégats, pour méditer sur ces nouveaux assemblages et non pas pour les accepter tels quels. En tant que sélection, il est représentatif de l'individualité de l’auteur.
« Un faussaire sur les réseaux sociaux serait celui qui usurperait l’identité de l’artiste plutôt que celui qui s’empare de ses concepts. »
La question du « faux » reste une vraie question, surtout dans la pratique artistique numérique qui se déploie sur les réseau sociaux. On assiste actuellement à une massification de la duplication du contenu comme on peut le voir avec le glitch. Le glitch est l’emploi de caractères typographiques réutilisés, détournés, programmés pour s'afficher dans les statuts de Facebook ou Twitter sous formes de symboles et de motifs graphiques. Et, bien évidemment, ces statuts se retrouvent rapidement copiés-collés et diffusés.
Sur les réseaux sociaux, je communique régulièrement sur mon travail en faisant des rappels, des échos, des mentions sur l’origine de mes œuvres. J’ai crée et vendu un faux profil de Marcel Duchamp ; ce compte est bloqué et seul le collectionneur a accès à son contenu grâce aux codes de connexion. J’en revendique le concept et la création.
J’ai pu voir des gens inspirés par ma pratique, reprenant dans leur propres normes certains de mes visuels ou de mes méthodes mais cela est une des caractéristiques de la création numérique qu’il faut envisager comme une arborescence. Si on prend le 2.0 comme matière, alors il est normal d’accepter que ses productions soient rémployées. En tout cas, moi je l’accepte.
Par rapport à ma pratique personnelle, un « faux » ne serait pas la conception du profil Facebook d’un artiste décédé mais plutôt cette conception faite en mon nom ! Peut-être qu’un faussaire sur les réseaux sociaux serait celui qui usurperait l’identité de l’artiste plutôt que celui qui s’empare de ses concepts. »
Thomas Cheneseau est également curateur, avec Systaime, de la galerie en ligne Spamm
(crédit : ADaM Project)
Anne-Marie Morice, directrice de Synesthesie
« Je pense qu’il n’est pas possible que l'on trouve des « faux » en art numérique, car s’il y avait des faux cela signifierait qu’il existe des vrais ! Il faudrait déjà s’entendre sur ce qui est vrai, ce qui est authentique sur le Net ; et ces critères divergent de ceux en vigueur dans le marché de l'art.
D’habitude, on y identifie le vrai, l’authentique, grâce à la pièce qui se concrétise en un objet fini. Les œuvres numériques sont mouvantes, elles peuvent se changer en une seconde, en un rafraîchissement de page. Personne n'est vraiment certain de ce qu'il a devant les yeux, ni affirmer que c'est bien là l'original. Je parle du web principalement parce qu'une fois extrait du Net et objectifié, on retombe dans une logique de biens avec des choses imprimées, des séries limitées, numérotées, signées par l’artiste, etc.
De plus, nombres d'œuvres sont conçues de façon ouverte, en open data et en open source. Elles peuvent être modifiées n’importe quand. Il devient ardu de savoir si l’œuvre qui nous fait face est authentique, vraie, unique et originale et ces mots ne semblent pas pertinents pour décrire ce type de productions. Le doute est toujours présent et c’est justement pour ça que les pratiques artistiques sur le web sont intéressantes. Elles bousculent les phénomènes de collectionnite et le fétichisme de l’objet d’art. Elles nous invitent à renouveler les postulats et les positions que nous entretenons par rapport à l’art. »

Nicolas Thély, critique d’art et professeur en humanités numériques à Rennes 2
« Dans le contexte de la culture numérique, cet anglicisme sous-entend une puissance humoristique et dénonciatrice de l’image. Employer le mot fake permet de qualifier des pratiques vernaculaires et artistiques de l’Internet relevant de l’image trafiquée ou bien de la tromperie. Dans le fake, il y a quelque chose qui se joue entre l’inventivité et l’usurpation, l’imitation et la contrefaçon.
Il est d’ailleurs troublant de voir comment la notion de contrefaçon est revenue à l’ordre du jour pour penser les usages du Net. L’idéal serait – temporairement – de ne pas utiliser ce mot, je veux dire par là de le mettre entre parenthèse le temps de discuter son nouveau sens car, de toute évidence, il est passé dans la moulinette sémantique et idéologique de l’ACTA. Je constate que l’usage de ce mot dans toute argumentation nous entraîne inévitablement vers une pente glissante qui me semblait révolue : celle de devoir distinguer une œuvre originale non pas de ses instances multiples mais de ses copies (sous-entendu autorisées).
Cela équivaudrait à revenir à une conception très stricte et contrôlée de la reproductibilité technique des œuvres alors qu’avec le numérique nous sommes passés sous le régime d’une reproductibilité diffuse et erratique des œuvres. C’est cet aspect de la culture que nous devons penser et accompagner si la vocation de la recherche est de produire des concepts et des théories. C’est pourquoi parler de fake pour qualifier la contrefaçon me paraît être un abus de langage discutable : c’est comme si on utilisait le mot « start-up » pour désigner les entreprises émergentes à l’époque du Minitel…
«C’est dans cet interstice, entre inventivité et usurpation, que sont en train de germer les nouvelles pratiques et théories de l’art.»
Du point de vue de la création contemporaine, l’idée du fake me suggère trois genres de pratiques artistiques sur Internet. Le premier concerne l’art du faux-semblant, du trompe-l’œil. Je pense à Google Adwords de Christophe Bruno qui a exploité un service publicitaire pour conduire les internautes vers son site personnel – la petite annonce affichée sur la page Google peut être considérée comme un fake. Le second genre concerne les entreprises et les identités fictives dont on peut trouver des exemples dans la pratique de Luther Blissett et Cornelia Sollfrank. Enfin, le dernier genre regroupe ces pratiques artistiques extrêmement novatrices que l’on peut croiser sur les plateformes de partage et que je qualifie « d’œuvres discrètes » : ce sont des vidéos, des gifs animés, des performances, des compositions musicales qui jouent sur le terrain des pratiques amateurs mais qui sont trop codées pour recueillir l’attention du plus grand nombre des internautes et plastiquement trop faibles pour recevoir l’approbation des professionnels de l’art. Or il me semble que c’est dans cet interstice, entre inventivité et usurpation, que sont en train de germer les nouvelles pratiques et théories de l’art.
Si par fake on entend l’art du faussaire, de celui qui sait tromper l’amateur d’art le plus expert, quelle serait la figure du faussaire en art numérique ? J’en vois deux : la première serait celle du faussaire malgré lui, de l’amateur qui jouit d’une version exposée d’une œuvre numérique (impression, photo, dessin) qu’il a reçu gracieusement et sans certificat d’authenticité après le décrochage de l’exposition. Dans ce cas, il faudrait envisager cette version comme un vintage de la même manière dont sont considérés depuis quelques années les tirages d’époque dans le champ de la photographie.
La seconde figure du faussaire serait cet artiste expert en art du code qui tente de percer à jour un programme volontairement verrouillé pour le reproduire et non pas simplement en simuler les effets. Ces fakes, s’ils existent, relèvent du défi et de la prouesse et n’ont pas pour objet de troubler une économie de l’art Internet balbutiante. Je suis persuadé qu’il y dans les disques durs de certains geeks et artistes ce genre de fake… et il serait plaisant d’en faire une exposition… »
Nicolas Thély est l'auteur de l’ouvrage Le tournant numérique de l’esthétique
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