Valeria Lukyanova : Barbie en « share » et en net
BARBIE DANS LA VRAIE VIE
En découvrant les incroyables photos de Valeria Lukyanova, on imagine que l'esprit de bien des internautes a dû vriller. Des yeux bleus immenses, sans expression, perdus dans la vide (ou terrifiés par la vacuité relative de l'entreprise de leur propriétaire peut-être) ; un nez minuscule au milieu d'un visage lisse comme celui d'un poupon ; une petite bouche rose et pulpeuse strictement toujours figée de la même façon d'un cliché à l'autre ; et que dire de ces seins ronds comme des oranges, de cette taille de guêpe ou de ces cannes maigrichonnes ? Pas grand-chose si ce n'est un truc du genre « C'est donc à ça que ressemble l'incarnation de Barbie dans la vraie vie ? »
Comme beaucoup de jeunes filles de vingt-et-un ans, Valeria Lukyanova s'est construit son petit univers numérique autour d'un blog, d'un Tumblr et d'une page Facebook. Comme un paquet de gens de sa génération, elle a développé cette passion de la mise en scène numérique de sa propre réalité à travers le partage – selon le terme consacré – de photos d'elle-même. De milliers de photos. C'est d'ailleurs à douter que le mot « partage » soit vraiment adapté dans cette situation.
PRODUIT DE LA SOCIÉTÉ DU FAKE ?
Le propos n'est pas de juger le rapport de la curieuse Valeria à son narcissisme. Pour autant, son apparence peu commune n'est pas sans susciter des interrogations chez le spectateur. Cette créature est-elle l'œuvre de plasticiens exerçant leur art à l'aide d'un bistouri ? Le fruit de longues heures passées sur des logiciels de retouche photo à corrompre des métadonnées EXIF ? Une invention pure et dure, une femme rabaissée au rang d'objet, une création pensée comme telle et « censée formuler une critique de la société dans laquelle on vit » selon la formule facile derrière laquelle s'abrite tant d'œuvres et d'artistes ?
Une étude universitaire australienne suggérait il y a quelques années que la possibilité qu'une femme soit charpentée comme la poupée de Mattel est d'environ une sur 100 000. Valeria Lukyanova serait donc celle-ci. Elle soutient mordicus que de bons gènes et une hygiène de vie impeccable sont les seuls responsables de son apparence. Pour dire vrai, si elle n'est pas le résultat d'une incroyable coïncidence naturelle, il est surtout plus que probable, de l'avis de chirurgiens, que la jeune fille soit passée au filtre de la chirurgie esthétique. Provocatrice, rejeton terminal du post-warholisme, notre modèle soutient même qu'elle est désormais la femme la plus connue de l'Internet russophone. Quelle que soit l'explication de son incroyable apparence, le paradigme qui sous-tend l'existence de Valeria en tant que Barbie, fait qu'on finit nécessairement pas se demander si la jeune fille est un produit de la société du fake. Comme toujours dans l'univers digital, celle-ci se matérialise via une masse énorme de commentaires et de virulentes interrogations.
DE L'ART DE LA DISSIMULATION À L'HEURE DE L'INTERNET
Et voilà que les grandes causes féministes se bousculent dans nos têtes. Valeria Lukyanova serait un aboutissement monstrueux des images de « la femme » et incarnerait celle qui n'aurait même plus besoin de « l'homme » pour la manipuler et la réduire à l’état d’objet. Elle aurait atteint le stade final où elle s'objetiserait elle-même, consacrant le règne de l'apparence, donc du fake par extension. En jouant la carte de la métamorphose physique jusqu'à l'extrême, et en accélérant la propagation de son image déformée par le biais de moyens de communication virtuels, l'Ukrainienne campe la caricature de standards culturels et numériques universels.
Et que dire du choix de Barbie, symbole ultime de la controverse orchestrée autour de la notion de ce quoi la femme parfaite devrait ressembler physiquement, de comment elle doit se présenter à la face du monde, une conception toute droit sortie de l'idéal de quelques fabricants, à l'esprit un brin dégénéré, de jouets pour petites filles. Parlons-en des jeunes filles justement. Dans cette course à la modification de l'apparence, dans cette odyssée effrénée vers l'aseptisation uniformisée des corps et des esprits, les gamines sont en première ligne et leur front s'appelle Youtube. Sans entrer dans l'épineux débat de la sexualisation précoce des gamines, il est indéniable que l'Internet a massifié le « Syndrome de la Poupée Barbie », référence à ces pré-adolescentes qui cherchent à atteindre les inatteignables standards de beauté et autres proportions de la poupée aux longues jambes.
Il suffit de se pencher sur les cas Dakota Rose ou Venus Angelic, deux jeunes filles anglo-saxonnes – la première est Américaine, la seconde Anglaise – qui ont atteint une popularité qui se chiffre en centaines de milliers de vues sur la plateforme vidéo de Google. Pour quelle raison ? Parce que l'une comme l'autre distillent leurs conseils, du maquillage à l'utilisation de filtres sur Photoshop, pour coller le plus fidèlement possible aux égéries de plastique qui ont bercé leur prime enfance. Et on pourrait sans doute continuer longtemps de la sorte, se pencher sur ce courant de mamans intellectuellement déliquescentes qui conditionnent leurs gamines en leur offrant des bons pour une chirurgie esthétique en guise de cadeau d'anniversaire pour leur six ans ; mais nous n'en ferons rien. Non, à ce stade, mieux vaut s'en tenir à des choses simples, se demander ce que Valeria Lukyanova dit de notre époque, de notre rapport à l'image, du culte qu'on voue à notre propre reflet. Et si Valeria Lukyanova est une manifestation inattendue de la notion de fake, c'est peut-être parce que l'art de la dissimulation est plus prégnant qu'on ose se l'avouer dans nos sociétés et nos façons d'être face à elles, particulièrement entre les murs virtuels et confinés des Internets.
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