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Article (Oldies but Goodies)

Tree of Codes

Jonathan Safran Foer a fait pousser un livre dans un livre

Lundi 6 février 2012 par Stéphanie Vidal Tags: sculpture, littérature
Le vent dans les feuilles de Tree of Codes
Cette semaine, Jonathan Safran Foer, auteur à la plume et aux ciseaux aiguisés, est à l'honneur avec Tree Of Codes : prouesse de livre-objet, promesse de sculpture narrative... « Oldies but Goodies » se focalise sur les productions culturelles conjuguant passé et présent, héritage culturel et innovation technologique.


 

Père Foer raconte nous une histoire

Jonathan Safran Foer : tout un roman 

Connu pour ses romans Tout est illuminé et Extrêmement fort et incroyablement près, Jonathan Safran Foer, porte un amour profond pour ce genre littéraire qu’il ne se lasse pas de déclamer lors des interviews qu’il donne. Il est intarissable quand il s'agit de vanter les capacités imaginatives et la liberté que cette écriture apporte. Surtout quand on l’interroge sur les autres livres qu’il a « écrit » et qui ne relèvent pas du genre fictionnel. « Écrit » est entre guillemets car Jonathan Safran Foer, comme nous allons le voir, manie aussi bien la plume que les ciseaux.

« Je suis avant tout un romancier et je ne pense pas écrire à nouveau de la non-fiction car ce que j'aime le plus, c'est la liberté qu'offre le roman. On peut y inventer tout ce que l'on veut. Sauf qu'avec ce livre, c'était impossible parce que je me sentais investi d'une vraie responsabilité par rapport aux faits. » confie t-il à la journaliste des Inrocks qui le questionne quant à son essai Faut-il manger des animaux?, publié en français début 2011.

En tentant de répondre à cette question simple, il se retrouve à enquêter sur la façon dont nous élevons, abattons et consommons des animaux pour leur viande, montrant par ce biais que des choix personnels et quotidiens ont des conséquences globales, qu'ils ont une influence sur l’économie et l’écologie mondiale. Avec Tree of Codes – le dernier ouvrage en date de l’auteur américain –  il ne s’agit pas tant d’une enquête que d’une quête : Jonathan Safran Foer s’est lancé le défi de trouver un roman dans un roman. De trouer un roman pour en faire un autre roman.
 
Tout simplement. 
 
2 filles 1 livre 

Invoquer les histoires fantômes

Comme le dit l’adage, on écrit toujours adossé à une bibliothèque. Chaque auteur convoque à dessein ou inconsciemment les références qui ont forgées son style et sa pensée. Cette hypertextualité, qui se passe de liens à cliquer, se noue dans la connivence avec le lecteur. Les lignes et les histoires d’autrui remontent à la surface pour lui faire un clin d’œil complice avant de replonger, les poumons pleins d’air du temps, dans les profondeurs du grand commun-partagé culturel. 

Si la référence est la norme, il est beaucoup plus rare d'observer des auteurs s’emparer de l’ouvrage d’un autre pour le moduler à sa guise, pour le remixer de façon manifeste. L’artiste anglais Tom Phillips semble avoir ouvert la voie avec le livre A Humument : A treated Victorian Novel, une version chamboulée du roman victorien A Human Document de W.H. Mallock. 
 
Formé à la littérature anglaise et à la scultpure avant de devenir lui-même professeur (de Brian Eno entre autres), Tom Phillips a trouvé dans cet ouvrage une base pour développer son propre projet artistique. Agrémentant de collages et de dessins l’histoire de Mallock, il lui offre un nouveau destin tout en le pourvoyant, a posteriori, d’un héritage fantasmé. Phillips explique qu’à travers cette entreprise il a voulu faire remonter les fantômes d’autres histoires possibles : des scènes, des poèmes, des incidents érotiques, des catastrophes surréalistes qui rôdent aux alentours de la forteresse des mots.
 
Habitués aux citations, nous sommes aussi coutumiers des ré-éditions qui complètent les livres de préfaces, de notes et d’ajouts divers. A Humument n’échappe pas à la règle car Tom Phillips a modifié près de la moitié de son contenu depuis la première version éditée en 1982. Jonathan Safran Foer, lui, ne rajoute rien a priori mais creuse dans le texte. Lorsque l’on tient entre ses mains un exemplaire de Tree Of Codes l’étonnement vient immédiatement. Sous couverture, Tree Of Codes cache bien son jeu, mais quand on le feuillette il relève la densité de son ambition dans la lumière et la pesanteur du vide. 
Backstage avec les rotatives et les machines à découper 

Texte à trous

Ajourées, les pages de Tree Of Codes ne font figurer que les mots que Jonathan Safran Foer a sélectionné dans son roman préféré afin d'y construire par le creux sa propre histoire. Fasciné par la technique du die-cut, qui consite à découper des formes dans la matière à l’aide de pièces métalliques, il a choisi de faire dans/de la dentelle avec le livre Les boutiques de Cannelle de Bruno Schulz – titré en anglais The Street Of Crocodiles pour devenir the sTREEt OF CrocODilES. Cette nouvelle – dans laquelle l’auteur, tombé en pleine rue en 1942 sous les coups de feu d’un agent de la Gestapo, raconte son enfance – a également inspirée Nicole Krauss, la compagne de Jonathan Safran Foer, pour son roman L'Histoire de l'amour
 
En délaissant un temps la prétendue absolue liberté créative qu’offre le roman, Jonathan Safran Foer s’est frotté aux multiples contraintes qu’induisent la recherche d’une œuvre personnelle à l’interieur de celle d'un autre. Il confie ainsi la terrible difficulté d’investir le livre d’un auteur, la pudeur qui l'a parfois fait se détourner du projet, le mélange d’ardeur et de hardiesse nécessaire pour chercher sa voix dans le verbe d’autrui, le dilemme de choisir les termes pouvant potentiellement constituer une nouvelle histoire – non par pénurie mais à cause de la profusion d’un lexique prometteur. 
 
Dans Tree of Codes, Jonathan Safran Foer est l’arbre qui cache la forêt, car cet ouvrage est le fruit d’un travail collectif, qui implique tous ceux qui s’en sont approchés ou qui souhaitent l’appréhender. Après avoir relever la gageur de trouver les bons mots, il a fallu tenir le pari d’arriver à les faire lire. Remixant par la découpe, Tree Of Codes est un design de lettres et de papiers, une sculpture narrative, un livre objet qu’il a fallu façonner en ravinant dans les lignes manuscriptes puis en taillant les feuilles au sortir des rotatives. Ainsi, une équipe capable de déjouer les exigences techniques de la mise en page et de l’impression a été constituée. L’éditeur Visual Edition a fait appel au studio de design graphique londonien Sara De Bondt Studio et aux imprimeurs belges Die Keure afin que les anglophones puissent s’essayer à cette lecture rendue ardue par la forme et par la connaissance de la langue. Le livre, en effet, ne sera jamais traduit.
 
Enjoy.

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