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Survivre, s'adapter, s'enterrer

Manuel d'architecture survivaliste

Jeudi 8 mars 2012 par Loïc H Rechi Tags: do it yourself, anticipation, architecture, habitat
L'Apocalypse en couleurs : « Disco Fallout Shelter » (2009) par Instant Coffee
ILS Y CROIENT. Persuadés que la fin de monde est proche, les survivalistes s'équipent pour compter parmi les derniers hommes. Futurs rescapés du feu nucléaire, des catastrophes naturelles, des prédictions mayas et de l'anarchie ambiante, ils construisent des abris afin d'être au calme pendant la tempête.


 

Pour Bear Grylls, la survie implique souvent de faire des activités naturistes

Le triomphe du principe de précaution sur la société

À la simple évocation de la notion de survivalisme, il est assez tentant de laisser nos esprits gangrénés imaginer d’habiles brutasses équipées de treillis multipoches, de sacs à dos bourrés de sachets de nourriture lyophilisée et de filtres Katadyn, de carquois remplis de flèches acérées et d'arbalètes meurtrières, déambulant sur des bretelles d'autoroute jonchées de voitures et de cadavres.
 
La faute à qui, hein ? À la télévision comme toujours, au cinéma et puis à l'Internet aussi. Ok, ce postulat est évidemment un tantinet biaisé, mais toujours est-il qu'en l'espace d'une décennie, le survivalisme – dans son sens le plus large – n'a cessé de trouver écho dans l'espace public. Des superproductions à la Roland Emmerich en passant par les succès graphiques et télévisuels de The Walking Dead, sans oublier les prouesses répétitives mais jamais lassantes d'un Bear Grylls, l'idée qu'il faille remettre en cause son quotidien, tirer parti des éléments immédiats, en somme reconsidérer son mode de vie sous un prisme uniquement tourné vers la survie, est passée de farfelue à communément admise. L’application d'un principe de précaution permanent a été poussée dans ses ultimes retranchements.
 
La moindre tentative de définition du « survalisme » suppose une prise de pincettes tant les courants idéologiques diffèrent sur la question. De manière un peu basique, on aurait envie de résumer cette doctrine à une volonté d'adaptation à tout type d'environnement, qui passerait par une remise en cause permanente de ses acquis, matérialisée par une quête continue d'apprentissage de techniques visant à tirer un profit maximum des ressources et des contraintes immédiates. Cela passe notamment par le recours à la chasse, la pêche ou la cueillette, l'application de stratagèmes de récolte et de purification d'eau ou encore l'utilisation de techniques pour produire du feu, le tout conditionné par un sevrage à notre dépendance aux matériels high-tech. En décrivant le survivalisme de la sorte, j'ai bien conscience que je m'expose à prendre une flèche dans le dos à tout moment de la part d'un aficionado, tant il existe des divergences dans les courants de pensées associés de près ou de loin aux survivalistes.
 
Alors certes, il y a des dissensions, des « différences de vue » ; mais qu'ils soient persuadés de l'imminence d'une crise économique, convaincus que notre mode de consommation nous mène dans le mur, terrorisés à l'idée d'une attaque nucléaire d'un état voyou voire – mais comment ai-je pu ne pas en parler jusque là ? – certains que le 21 décembre 2012 sonnera le glas pour le plus grand nombre, tous nourrissent un avis sur un domaine d'étude habituellement élitiste : l'Architecture. Et c'est logique ; survivre, s'adapter – appelez-le comme vous voulez – induit forcément de penser à l'endroit où on créchera au moment où les évènements se gâteront. Trois alternatives sortent du lot en la matière.
 
Suggestion de graines à conserver avec soi 

Design intérieur et décroissance

L'association des notions de décroissance et de survivalisme peut paraitre surprenante à quelques égards, mais pourtant, ceux qu'on qualifie d'objecteurs de croissance poursuivent une fin pas si éloignée de celle des survivalistes. Les premiers comme les seconds cherchent à atteindre un stade d'autonomie maximale vis-à-vis de ce fourre-tout qu'on appelle le système. Ce sacerdoce similaire revient fatalement à désirer une indépendance maximale en matière d'énergie, d'eau et de production de nourriture.

Ce pieux vœu suppose fatalement de recourir à des constructions qui soient les plus autonomes possibles, particulièrement en matière d'auto-suffisance énergétique. L'idée est donc de construire des bâtiments qui consomment peu, s'autoalimentent si possible à l'aide de panneaux photovoltaïques ou d'éoliennes. En cas de situation post-apocalyptique un peu tendue – imaginez que l'énergie devienne un truc très rare, mais que, en bon malin, grâce à vos précautions, vous vous en sortiez pas mal – mieux vaudra avoir opté pour la première option. Histoire d'éviter d'attirer les regards. Disons qu’une éolienne, ça a tendance à se voir.

Côté cuisine, pouvoir manger des légumes cuits à la vapeur sans avoir à s'éclairer à la bougie pourrait devenir un véritable luxe dans l’hypothèse où la planète serait flinguée pour une raison ou une autre. Mais encore faut-il avoir de l'eau et des légumes. Pour ce qui est du précieux liquide, l'idéal est évidemment de s'équiper d'une cuve de récupération d'eau de pluie, une technologie assez simple, peu coûteuse et de plus en plus en vogue en ces temps de crise économique. Attention toutefois, si le système basique convient pour arroser ses plantes, remplir la cuvette des WC et d'autres réjouissances similaires, cette eau-là n'est pas potable à la consommation. Il s'agira donc de penser à également investir dans un purificateur. Et pour ce qui est des petits légumes, il fallait bien que toute cette hype autour des toits cultivés – de Brooklyn au Caire – finisse par servir à quelque chose. Il ne sera donc pas vain de se munir de quelques pots bon marché, de sacs de terreau et de paquets de graines en tout genre.

Et puis quitte à pousser la logique jusqu'au bout, les plus jusqu’au-boutistes privilégieront des matériels de construction nécessitant assez peu d'entretien, si possible avec une base la plus épurée qu’il soit en matière de composés organiques volatils. Ce serait un peu dommage de s’être pris la tête à mettre ce petit bijou d’architecture en place pour contracter un cancer foudroyant à force de rester enfermé à respirer de la mort en vapeur, juste en squattant dans votre salon. Mais avec un tel niveau de préoccupations, il ne serait alors pas impossible qu'on ait en réalité affaire à des individus qui soient plus que de simples partisans de la décroissance, en l’occurrence des adeptes du Do It Yourself, l’une des autres grandes tendances en matière d'architecture survivaliste.

Le bunker des familles heureuses  

Do 'ton container de jardin' yourself

Un argument phare chez les survivalistes – particulièrement à l'égard de ceux qui ne rechignent pas à investir de l'argent dans leur maison – consiste à dire « Bon les gars, si vous êtes prêts à dépenser du fric pour votre baraque, tant qu'à faire, ne soyez pas radins et dépensez quelques milliers de plus pour vous confectionner un refuge digne ce nom ».

Lorsqu'on aborde le thème du survivalisme, les Américains sont unanimement considérés comme les plus en pointe – ou les plus extrémistes, c'est au choix. Compte tenu aussi du climat parfois très violent, à cause des tempêtes et des ouragans, la culture du refuge fait maison existe depuis bien longtemps du côté des terres de l'Oncle Sam. On trouve ainsi pléthore de tutoriels en ligne distillant bons conseils et tuyaux en tout genre pour construire un refuge anti-tempête dans sa cave ou transformer un bus d'écolier moisi en fort Vauban. Persuadés qu'un pays comme les États-Unis finira par essuyer une attaque terroriste ou une guerre, le Do It Yourself architectural s'est imposé comme une perspective extrêmement attrayante chez nombre de survivalistes du cru.
 
En matière de refuge « fait maison » pour un coût disons « abordable », l'un des musts est le container aménagé. Il vous faudra pour ça creuser un sacré trou pour l'enterrer, avoir un pote avec un camion équipé d'une grue pour déposer la boîte de ferraille dans votre jardin, couler bien des litres de béton, et y consacrer des heures de labeur doublées d’un sacré paquet de courage, mais pour la modique somme de 12 500 dollars, vous pouvez ainsi raisonnablement transformer un coin de votre propriété en refuge anti-zombie. Et en attendant, il parait que l'endroit sert de cave à vin idéale, à en croire une fantastique vidéo pédagogique de Martiwf0, un prepper américain qui mène un long combat pour convaincre ses semblables que « l'apocalypse, c'est pour bientôt ».
 
Pour ceux qui n'ont pas de jardin, mais sont tout de même les heureux propriétaires d'un garage, on trouve également énormément de documentations visant à transformer une pièce habituellement indigne en un havre de quiétude survivaliste. À noter qu'en attendant les jours infernaux, la pièce peut servir de bureau pour les maris studieux, de salle de jeu pour les enfants voire comme le suggère « un copain » survivaliste, c'est aussi l'endroit idéal pour « entreposer ses trucs, bosser sur des projets, nettoyer ses flingues, bref, ce genre de trucs, quoi ». Argument phare à destination des femmes inquiètes de voir la maison se transformer en zone de conflit, il sera toujours temps d’avancer qu’ « une pièce supplémentaire, c'est forcément un bon plan immobilier ». Évidemment.
La société Vivos fait du bunker un produit de luxe 

L'architecture au service d'un business anxiogène

Aussi fantastique soit-elle, l'architecture DIY survivaliste suppose de disposer d'un temps libre conséquent. Et quand bien même, en commençant à construire son refuge aujourd'hui, le néo-converti s'exposerait au risque de ne pas finir son refuge à temps. Mais dans un monde régit par un paradigme simpliste « offre vs demande », il fallait forcément qu'il y ait au moins un type pour penser à la frange de survivalistes à la petite semaine qui ne sont pas contre avoir un refuge digne de ce nom, qui ont un peu d'argent pour se l'offrir, mais absolument pas le temps pour se cogner la construction. C'est normalement à peu près à ce stade de la conversation que surgit le nom de Robert Vicino.
 
Robert Vicino est un Américain qui a bien compris qu'il y avait du fric à se faire avec ces histoires de guerre nucléaire, de catastrophes naturelles en série et de calendrier maya en rupture de stock. Par conséquent, il a tout simplement décidé de construire environ vingt-cinq bunkers – une vingtaine aux États-Unis, et quelques-uns sur le reste de la planète – susceptibles d'accueillir environ six mille personnes au total. Selon les dires de l'ami Bob Vicino, tous ses bunkers sont planqués en altitude, loin des zones sismiques les plus à risque et survivraient « à quasiment tout ce que la nature ou l'homme peuvent leur faire endurer, sauf un impact direct d'une bombe nucléaire ou d'un astéroïde ».
 
Chaque refuge permettrait d'accueillir « dans des conditions confortables » entre 50 et 1 000 individus selon sa taille. Selon Bobby, chaque détail a été pris en compte et chaque bunker assure au minimum une année de survie autonome. La seule obligation des membres consiste à « arriver avant que leur bâtiment ne soit fermé et sécurisé contre le chaos ambiant ». Ah le chaos ambiant. Il se trouve que Robert Vicino n'est pas tant un illuminé que ça. Évidemment, l'argument marketing est pensé aussi bien pour satisfaire le type qui craint les zombies que la flippette persuadée qu'une bombe chimique est susceptible de lui gâcher son petit confort à tout moment.

Mais, dans le fond, qu'importe. La nature, bien qu'il soit persuadé que le danger numéro un soit « l'anarchie » – comme sur son site, en gras souligné – c'est avant tout le sentiment de peur qui assure la bonne marche du business anxiophile de Vicino. Et rien n'est trop bon pour vendre du mètre carré bunkerisé. En bon agent immobilier qui ne recule devant rien, l'énergumène va même jusqu'à titiller la corde populo-complotiste, assurant à qui veut l'entendre que les gouvernements des nations occidentales se protègent en construisant des refuges avec les impôts du pauvre petit peuple pour lequel ils n'ont évidemment rien prévu.

Tandis que certains font mine de décrypter les ressorts de son business, sa compagnie Vivos aurait déjà reçu bien plus de candidatures que le nombre de places disponibles. Non content de blinder son assurance-vie à coup de 50 000 dollars la place, Bobby a en plus tout le loisir de jouer à Dieu et de choisir qui aura le droit de survivre, et qui périra dans l'anarchie. À ce propos, notre homme aime tellement les rapports de force bibliques qu'il a décidé de créer une banque d'ADN et de cellules reproductrices de tous les animaux de la planète afin « de préserver la biodiversité de la planète d'une possible extinction de la vie et d'assurer la plus grande chance possible d'une restauration future de la Terre ». Gratuitement qui plus est ! C'est vraiment trop sympa.
 
Mais finalement, l'idée que Robert Vicino envisage son délire architectural sous l'angle d'un manifeste naturaliste confinant à l'arche de Noé n'a absolument rien d'étonnant. La bicoque de ce bon vieux Noé est en fait une notion récurrente, quasiment inévitable lorsque l'on s'intéresse conjointement aux notions de survivalisme et d'architecture. Et à vrai dire, certains survivalistes ont même été jusqu'à pondre des articles visant à démontrer, textes à l'appui, que l'Arche n'était en fait pas un bateau, mais un bunker à l'ancienne.

En fait, on pourrait probablement inventer « le point Noé » sur la base de son équivalent, le Godwin. Il aurait une définition qui ressemblerait à un truc du genre : « Plus une discussion en ligne mêlant les notions de survivalisme et d'architecture dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant l'arche de Noé s'approche de 1 ». Sur ce coup-là, ce n'est pas Bobby qui me contredira.
 

Illustration principale : « Disco Fallout Shelter » (2009) par Instant Coffee  [daily dose of imagery]

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