Chargement en cours

 
Interview

Suggestions de présentation

Trois questions à Timo Toots

Mardi 6 novembre 2012 par Stéphanie Vidal Tags: surveillance, installation interactive
Et si le bouton STOP était le dernier indicateur de ce qui ne se partage pas ?
Actuellement présentée à la Gaîté Lyrique, l'installation « Memopol II » de Timo Toots récupère et affiche toutes les informations personnelles que vous avez semées en ligne : parcours scolaire, adresse, salaire, appartenances politiques, casier judiciaire, santé, goûts, amis, voyages...
Timo Toots

Bonjour Timo, pouvez-vous vous présenter et nous parler de Memopol II, l’installation que vous présentez actuellement à la Gaîté Lyrique ?

Je m’appelle Timo Toots et je suis un artiste estonien. Après avoir fait des études en sciences informatiques – que j’ai détestées, soit dit en passant – je suis rentré dans une école d’art. Je suis un grand passionné de photographie et je profite désormais de mes connaissances en informatique pour les appliquer à ma pratique artistique, mêlant les compétences et les inspirations.

L’installation que je propose dans le cadre du festival Mal Au Pixel à la Gaîté Lyrique s’intitule Memopol II, et – comme son nom l’indique – il s’agit de la deuxième version de cette installation initialement conçue et présentée en Estonie. Au début, donc, elle ne fonctionnait qu’avec les cartes d’identités estoniennes, là d’ailleurs où elle est le plus efficace car elle permet d’avoir accès à un très grand nombre d’informations personnelles. En effet, le gouvernement estonien a constitué de nombreuses bases de données avec les informations des citoyens et ceux-ci peuvent y avoir accès sur le site web du gouvernement en se munissant de leur carte d’identité et de leur mot de passe.

La version 2 de Memopol peut être activée avec n’importe quel passeport ou carte d’identité et son actualisation a également pris en compte l’évolution des applications des principaux réseaux sociaux qui se développent très rapidement et conservent peut-être plus de données que les gouvernements. En effet, Memopol a pour but de réunir le plus de données personnelles concernant un individu et les représenter en puisant dans Internet et dans les réseaux sociaux. Partout où vous allez vous laissez des traces : quand vous communiquez, quand vous naviguez, quand vous achetez. J’ai construit cette machine à partir de vos traces et j’essaie de vous les révéler tout en questionnant leur emploi car, peut-être, elles pourraient être utilisées contre vous.

La machine re/crée ainsi un portrait digital de celui qui l’utilise et montre quel type de représentation on est capable de produire grâce à un identifiant. Quand je faisais de la photographie, je m’intéressais beaucoup à la photographie documentaire. Elle est, à mon sens, une manière d’exposer des faits qui sont advenus physiquement tout laissant apparaître ses opinions. Le photographe expose quelque chose en choisissant un sujet et une manière de le présenter. Dans le monde digital, c’est très différent : on ne peut pas photographier à proprement parler. Pour moi, la visualisation de données est un outil similaire à la photographie documentaire qui, appliqué au monde digital, permet de révéler des informations. Il me tient à cœur de montrer l’information, de la rendre physique. Nos écrans sont tout petits et très amicaux, proches et tactiles. Il est important ce voir ce qu’il y a derrière ces écrans, de savoir qu’il existe un arrière du décor. Avec Memopol II, je souhaite montrer au public que derrière les interfaces il y a un gros système en œuvre ; et que si l’on vit avec au quotidien, il est fondamental de bien comprendre ses mécanismes.

 


 

À quoi ressemble cette machine et que montre-t-elle exactement ?

 

La machine ressemble un peu à une salle de contrôle et son esthétique est résolument rétro-futuriste. J’ai souhaité montrer les technologies que j’utilise – et que nous utilisons au quotidien tels que les moteurs de recherche et les réseaux sociaux – dans l’imaginaire qui se déployait il y a 30 ou 40 ans. Comme je l’ai dit, Memopol II a été conçu à l’origine en Estonie et reprend à l’origine l’ensemble des données personnelles d’un natif estonien accessibles depuis le site du gouvernement, agrémentées des données publiques disponibles sur Internet et sur les réseaux sociaux.

La machine se présente comme une autre interface, plus inquiétante. En effet, le site du gouvernement estonien a un design vraiment très sympathique avec du vert tendre qui donne l’impression que l’on est dans un lieu de confiance. Mon installation a pour but de créer un contraste, de mettre en évidence une ambivalence. Lorsqu'un citoyen estonien pose sa carte d’identité, alors les informations s’affichent petit à petit, en suivant un chemin de visibilité. Va apparaître sur cet immense écran l’intégralité des informations que le gouvernement a à sa disposition, comme par exemple l’ensemble de son parcours scolaire et des lieux où il a déclaré avoir habité, son salaire – en fonction des informations qu’il a livrées en remplissant sa déclaration d'impôts –, ses appartenances politiques – s’il est impliqué dans un parti –, son casier judiciaire, mais aussi ses dernières prescriptions médicamenteuses ainsi que des photographies mais aussi ses goûts, ses amitiés, ses voyages – qu’il a renseignés sur les réseaux sociaux.

Au final, Memopol II n’apprend rien de nouveau à celui qui l’essaie, elle lui montre différemment ce qu’il sait déjà mais sous un jour effrayant, car je considère que c’est effrayant. C’est en Estonie que la machine est la plus performante : toutes les cases seront remplies vue qu’elle a été conçue en fonction de ces données qui sont accessibles dans le pays. En France, par exemple, certaines d’entre elles resteront vacantes mais attention, tout n’est pas noir ou blanc ! Cela ne signifie pas que le gouvernement français ne collecte pas les mêmes données que le gouvernement estonien, mais nous apprend simplement que les citoyens français n’y ont pas accès et qu’ils ne peuvent pas avoir aisément accès aux informations que l’on stocke à leur sujet.

 


 

Quelle sont les réactions du public face à la machine et quelle a été celle du gouvernement estonien ?

 

J’ai été très étonné de voir que les gens appréciaient sincèrement la machine et l'expérience quelle procure. Mais finalement ce n’est pas si surprenant : ils l’aiment autant qu’ils aiment partager leur vie sur les réseaux sociaux. Ensuite, les réactions divergent selon que l’on est seul ou accompagné. Je ne suis pas toujours présent dans la salle mais pendant les vernissages je reste assis derrière le bureau et je regarde comment les gens se comportent.

Le dispositif est muni d’un bouton rouge qui permet de stopper l’apparition des informations et il m’est arrivé de voir des gens l’activer au moment ou l’on approchait de la case concernant leur santé. J’ai vu une fois apparaître à l’écran la liste de médicaments qu’un jeune homme s’était procuré dans les mois précédents ; des pilules pour des troubles psychiatriques, des trucs plutôt costauds et en grande quantité. Ce sont des informations que je n’aimerais pas partager et je pense que lui non plus n’a pas vraiment apprécié...

Il y a aussi des gens qui refusent de l’utiliser et je trouve que c’est aussi une bonne réaction. Le gouvernement estonien à quant à lui adoré la machine au point qu’ils m’ont demandé d’en construire une version pour eux, avec leur logo et tout le reste. Après avoir réfléchi un temps, j’ai décliné la proposition si bien qu’ils ont décidé d’en construire leur propre version et d’aller en faire des démonstration dans les supermarchés.

Documents et liens

En lien direct

Thématique
Festival Mal au Pixel #7
Du 27 oct au 30 déc 2012
Issu du réseau international Pixelache, Mal au Pixel mène une prospective sur la création contemporaine liée aux nouveaux médias et aux transformations culturelles, sociales et politiques qu’ils induisent. Lire la suite
Audio
« C'est quoi Mal au Pixel ? »
Définition audio par Mathieu Marguerin
Vendredi 26 octobre 2012
Cette semaine, Mathieu Marguerin – le directeur artistique du festival Mal au Pixel #7 qui prendra ses quartiers à la Gaîté Lyrique du 27 octobre au 30 décembre 2012 – nous raconte son origine et comment les créations qui y sont montrées sont... Lire la suite

Rebonds

Centre de ressources
Mardi 15 Avril 2014
Interview
Lundi 9 Septembre 2013
Interview
Samedi 24 Août 2013
Article
Mardi 13 Août 2013