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Interview (Portraits de joueurs)

Mickaël, joueur de cartes Magic

Mercredi 4 juillet 2012 par Loïc H Rechi Tags: jeu vidéo
Mickaël est un compétiteur. Il se bagarre sur les tapis où l'on pratique Magic The Gathering, jeu mondialement connu où deux adversaires s'affrontent avec un tas de cartes minutieusement choisies. Des règles en tournois aux astuces qui font de Magic un jeu à part, Mickaël décrypte pour nous sa pratique.

Qui es-tu ?

Je m'appelle Mickaël Roux et je joue à Magic depuis bientôt quinze ans. Je joue régulièrement, au moins une fois par semaine. J'arbitre également des parties et je suis même modérateur sur un forum Internet. Ça m’occupe beaucoup mais c'est assez sympathique ! Et puis à côté de ça, j'aime aussi les jeux de société et les jeux vidéo type League of Legend ou StarCraft.
 

Participer à des tournois de Magic te classe directement dans la catégorie des « Spike ». Est-ce que tu te reconnais dans cette typologie de joueur ?

La plupart du temps, c'est vrai que je joue pour gagner. Je viens du monde du sport que j'ai pratiqué à haut niveau. On m'a appris à être vainqueur, pour autant, je ne suis pas mauvais perdant. Avec l'expérience du jeu – et particulièrement celle du jeu de cartes – j'ai fini par intégrer qu'il y a un paramètre aléatoire qui fait qu'on ne peut pas toujours gagner. Par contre, je déteste faire des erreurs bêtes ; quand je participe à une compétition, je me débrouille pour être suffisamment informé afin de m'y rendre dans les meilleurs conditions afin de tenter de faire une belle performance.
 

Il y a deux grands types de tournois à Magic, les « Grands Prix » ouverts à tout type de joueur et les « Pro Tour » qui, comme leur nom l'indique, sont dédiés aux professionnels. À quel type de tournoi participes-tu ?

La typologie des tournois a changé. Jusqu'à l'année dernière, c'était vraiment intéressant. Il y avait des championnats régionaux qui donnaient accès à des championnats de France, eux-mêmes permettant d'accéder aux championnats du monde. Cela motivait donc beaucoup de joueurs, mêmes les plus « casual » ou « Johnny » – selon les typologies de joueurs auxquels tu faisais référence plus tôt. Tout le monde avait sa chance même si les meilleurs Français étaient qualifiés automatiquement pour les championnats du monde.

Depuis cette année, les championnats du monde ont plus ou moins été mis entre parenthèses par Wizards of the Coast – éditeur et organisateur du jeu Magic. Ils ont développé énormément les Grands Prix, des évènements d’ampleur qui se déroulent dans de grandes métropoles de par le monde. Le dernier était à Paris, j'en ai fait un à Amsterdam et je vais en faire un autre à Shanghai. Ces Grands Prix durent deux jours et regroupent tout type de joueurs. On trouve des professionnels, des joueurs qui viennent « taper le carton » et enfin, d'autres, comme moi qui tentent de se qualifier pour le deuxième jour et faire une belle performance. Le niveau est élevé sur ces tournois car il y a de l'argent à la clé, de l'ordre de 3 000 à 3 500 euros.

Ensuite, il y a le système des Pro Tour. Jusqu'à l'année dernière, il y en avait bien plus mais les organisateurs du jeu ont décidé de réduire leur nombre à trois, si je ne me trompe pas. On y retrouvait le haut du panier au niveau mondial, mais il est possible d’y accéder en se qualifiant dans d'autres tournois qu'on appelle les Pro Tour Qualifiers.

Ceux-là sont ouverts à tous mais, dans les faits, ils sont très relevés puisqu’ils sont une case obligatoire pour les très bons joueurs non-qualifiés. Personnellement, j'aime beaucoup participer à ces Pro Tour Qualifiers car en fonction de l'endroit où ils ont lieu, le billet d'avion et l'hôtel sont payés !
 

Et en terme de performance, quel a été ton meilleur résultat ?

Je n'ai jamais réussi à me qualifier à un Pro Tour. Je suis parvenu à accèder à la demi-finale d'un Pro Tour Qualifier, j'étais à deux victoires de la qualification, mais je n'ai pas réussi à aller au bout ! Généralement, on calcule les performances des joueurs par rapport à leur nombre de « Top 8 », en référence aux finales qui se déroulent avec huit joueurs sous forme de quart, demie et finale. Personnellement, je n'ai pas fait de grosses performances. Et même si j'ai un bon niveau, je n'ai jamais atteint le Top 8 d'un Grand Prix par exemple. Il faut donc avoir beaucoup de temps pour s'entraîner et un peu de chance dans les bons moments aussi.
 

Dans une partie, chaque joueur de Magic dispose donc d'un paquet de cartes qu'il a lui-même composé qu'on appelle « deck ». Mais selon le type de match ou de tournoi, on peut opter pour différents types de jeu ou de « deck », chacun correspondant à différentes combinaisons et stratégies. Est-ce que tu peux nous expliquer un peu ?

Il y a différents types de decks dans la manière de jouer et il y a des types de decks en fonction du « format ». En fait, avant chaque tournoi, les organisateurs déterminent le « format » dans lequel on joue – c'est-à-dire les cartes qu'on est en droit d'utiliser – et l’on va composer différents decks en fonction de cela.

[NDLR : Plusieurs fois par an, Wizard of the Coast sort des extensions ou de nouvelles éditions de Magic. Par exemple, un format peut correspondre aux cinq ou dix dernières éditions. Toutes les cartes plus anciennes seront alors interdites pour ledit tournoi.]

Ensuite, il existe trois types de decks. Les « aggro » (pour agressif – NDLR) servent à faire plier l'adversaire le plus vite possible en l'attaquant avec des petites créatures et des sorts qui lui infligent des dégâts. À l'opposé, on va trouver les decks « contrôle » qui permettent de s'installer dans la partie et de contrôler les cartes que l'autre va poser, pour finalement sortir la carte maîtresse, celle qui va faire la différence et l'emporter. Il existe aussi des decks « combo » reposant sur une synergie existante entre deux ou trois cartes. Une fois sorties, elles permettent quasiment de tuer l'adversaire dans le tour ou presque. Et évidemment, il existe de nombreuses variantes comme des decks « aggro-contrôle » etc.
 

Et histoire de complexifier encore les choses, Magic repose aussi sur cinq couleurs (bleu, vert, rouge, noir, blanc), un peu comme des familles qui seraient marquées de caractéristiques différentes. Pourquoi privilégier, en tournoi, une couleur plutôt qu'une autre ?

Effectivement, on a ces cinq couleurs auxquelles s'ajoutent des sorts non-colorés appellés « artefacts ». Chaque joueur entretient des affinités personnelles avec certaines couleurs plutôt que d'autres. En tournoi, il y a ce qu'on appelle un « méta-game ». Si on joue avec les six dernières éditions, par exemple, il n'y aura qu'entre cinq et dix decks qui seront réellement performants. Le joueur compétiteur ne choisit pas son deck en fonction de sa couleur fétiche mais plutôt en fonction de ce qu'il trouve plus confortable et pertinent confronté à ce tournoi particulier. 

C'est pour cela qu'il arrive même qu'on débarque dans un tournoi avec deux decks du « méta-game ». Généralement, on fait « un petit tour de salle », on regarde quels types de jeux ont apporté les autres joueurs et on se décide. Si l’on veut gagner – puisque ça reste une question de probabilité – le plus intelligent c'est de jouer le deck qui gagne ! Statistiquement, à niveau de jeu égal, on sait que, sur un nombre donné, on va battre le deck en question soixante-quinze fois sur cent. On appelle ça les « match-up » ; c’est un facteur qui rentre en compte.
 

Et il y a donc des cartes strictement interdites en tournoi, je pense notamment à ce qu'on appelle le « Power Nine », neuf cartes aux propriétés très puissantes, issues des toutes premières éditions imprimées en 1993 ?

Le « Power Nine » est effectivement interdit dans beaucoup de formats, même dans ceux qui acceptent de compter des cartes anciennes. Comme je le disais plus tôt, un format à Magic crée un « méta-game », or, ces cartes permettent de construire des decks quasiment imbattables ; la victoire étant presque assurée grâce à certaines. Pour éviter d'avoir un « méta-game » trop restreint, c'est-à-dire où il n'y aurait qu'un ou deux decks – celui qui gagne et celui qui peut le battre – Wizard est obligé d'adopter des politiques qui interdisent des cartes ou en restreignent le nombre dans un deck. C’est encore un peu approximatif : il est arrivé qu'après deux ou trois mois de tournois, on se rende compte qu'un « méta-game » est quasiment injouable et qu’il faille affiner la réglementation sur les cartes autorisées !
 

L'essence du jeu de cartes repose évidemment sur une part de hasard. Mais avec cette importance des probabilités, est-ce qu'en tournoi – dans un cas de figure où tu sais, par exemple, que tu n'as que 30% de chances de gagner – il y a une certaine composante psychologique qui peut entrer en jeu ?

Il y a déjà la part de chance qui est importante, les tirages de cartes étant aléatoire par nature. Quel que soit le « match-up », on peut toujours gagner à Magic. Tant qu'une partie n'est pas finie, on a toujours une chance de la gagner ! Après, au plus haut niveau, on s'aperçoit que ce sont toujours les mêmes joueurs qui font des performances.

Une partie se joue donc aussi sur la manière de jouer. Un bon joueur va savoir se retenir de jouer une carte que tout le monde aurait posé sur la table pour prendre une option stratégique. Il le fait parce qu’il sait que ce sera plus intéressant deux ou trois tours plus tard. C’est un peu comme aux échecs, les grands joueurs ont une vision qui va plus loin que celle de simples joueurs.

Les compétences de chacun sont donc très importantes même si n'importe quel professionnel peut se faire battre par un enfant de huit ans sur une partie de Magic ; s'il ne tire pas ses bonnes cartes, il n'y a rien à faire. À Magic, les compétences se jugent donc sur des milliers de parties. Mais, dans une moindre mesure, il arrive qu’il y ait un peu de bluff, ce qui correspondrait à l’aspect psychologique que tu évoques.
 

Magic est aussi un jeu qui se joue physiquement. Mais comme dans tous les domaines, Internet a fini par prendre une certaine importance. Est-ce que, te concernant, le web t'aide pour acquérir des cartes difficiles à trouver ou t'entraîner en ligne par exemple ?

Il y a plusieurs choses. Tout d'abord, Internet permet au jeu de se maintenir et de pouvoir exister. La communauté mondiale est plutôt restreinte : si on est 100 000 ou 150 000 joueurs actifs sur la planète, c'est déjà pas mal ! Grâce aux forums, on peut discuter de la composition des decks, de ce qu'on pourrait mettre ou enlever pour améliorer l'un ou l'autre, comparer la force de l'un par rapport à l'autre etc. Cela nous permet de travailler notre stratégie, de réfléchir. Avec le web 2.0, on se retrouve avec une visibilité accrue et la possibilité de construire ses decks beaucoup plus facilement. Et, grosse innovation, il y a désormais Magic The Gathering Online (MTGO) qui est la déclinaison en ligne du jeu, avec son propre championnat du monde. MTGO permet d'acheter des cartes en virtuel, de faire des compétitions qui qualifient à des Pro Tour physiques et permettent de gagner de nouvelles cartes.
 

Et on peut gagner sa vie en jouant à Magic ?

Oui, il y a des joueurs qui en vivent mais ils ne sont pas nombreux. C'est un jeu très chronophage et pas très bien rémunéré par rapport au poker, par exemple. Or, les mécanismes de jeu étant plutôt identiques, un certain nombre de joueurs professionnels de Magic finissent par se mettre au poker, beaucoup plus rentable. Mais on peut en vivre parce qu'il y a des tournois avec de l'argent à gagner, surtout aux États-Unis. Ces tournois s'accompagnent aussi d'un système de dotations en cartes.

[NDLR : Une partie des gains en tournoi correspond toujours à des dotations en cartes rares et donc valant plusieurs centaines voire milliers d'euros. Cela permet au vainqueur de les revendre et se faire de l'argent, sans que ça ne coûte rien du tout ou presque à Wizard, l'éditeur.]

En combinant les gains pécuniers, les cartes et les apports des sponsors, certains s’en sortent. Mais avec le nombre de Pro Tours qui diminue, ça risque d’être de plus en plus difficile !
 

Et donc tu arbitres aussi. Quel intérêt le compétiteur qui est en toi trouve-t-il dans cette pratique ?

Si je me suis mis à regarder les règles de manière précise, c'est qu'il y en a énormément à Magic, que ce soit en matière d'organisation ou de comportement des joueurs dans un tournoi ; et même concernant les règles tout court d'ailleurs, elles sont loin d'être basiques. Or, maîtriser les règles permet d'avoir une meilleure compréhension et vision du jeu.

Magic est un jeu très structuré qui est basé sur du tour par tour. Il y a cinq phases par tour qui sont elles-mêmes composées de différentes étapes, etc. Or peu de joueurs les maîtrisent parfaitement. Il y a d’ailleurs de nombreux cas où la combinaison de plusieurs cartes, voire même les indications sur la carte, posent des questions en terme de règles auxquelles il est très difficile de répondre. C'est en ce sens que les arbitres sont indispensables en tournoi, et bénéficier de cette connaissance améliore mon jeu. Maîtriser les subtilités des règles te permet de dégainer une carte à un moment où ton adversaire ne s'y attend pas. Cet effet de surprise crée une différence.

En tournoi, c’est aussi un avantage, notamment quand l'adversaire a un mauvais comportement. On est alors en droit – et même en devoir – de le signaler à l'arbitre, parce que ça fait partie des règles du jeu. Et finalement, en les connaissant parfaitement, tu deviens un meilleur joueur.


 

Crédit Photo : Clément Bec-Karkamaz


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