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Le syndrome de Johnny Weissmuller

S01E02

Vendredi 11 mai 2012 par Orion Scohy Tags: littérature
À l'occasion de la sortie de son livre « En Tarzizanie », Orion Scohy revient sur la génèse du personnage (Tarzan, enfin pas vraiment Tarzan, disons un genre de Tarzan). Dans cet épisode, Orion Scohy rencontre des obstacles inattendus sur le chemin qui le mène au cinéma Le Venise.

Résumé de l'épisode précédent : Le nouveau worst seller d'Orion Scohy (En Tarzizanie, roman vaguement inspiré de Tarzan) devait sortir le vendredi 13 avril. Mais la 20th Century Fox est intervenue pour que la parution soit reportée de huit jours, afin de laisser le champ libre à la sortie mondiale de Titanic 3D. Bien que l'écrivain ait affirmé pompeusement qu'il préfèrerait se tuer plutôt que de céder au chantage (et ce, malgré la généreuse invitation compensatoire pour une séance spéciale au cinéma Le Venise, à Sommières, Gard), son éditeur a discrètement repoussé d'une semaine la publication.
 

Photo : Frédéric Murol


Cela eût bien arrangé tout le monde, que je misse fin à mes jours. Rien n'eût été plus facile, d'ailleurs : mon appartement se trouve judicieusement équipé de fenêtres qui s'ouvrent sans trop de difficulté sur un surplomb de huit étages et des poussières (et la municipalité se refuse toujours à revêtir les trottoirs de la moindre toile de trampoline). Mais quoi ? C'eût été abandonner le combat trop tôt. Surtout, il y avait cette chronique sur J. Weissmuller qu'on m'avait commandée et que je n'avais pu traiter adéquatement la fois précédente, rapport à l'odieux contretemps que l'on sait. Or je mets un point d'honneur à conclure toute chose commencée ; et lorsque j'aurai entrepris de mourir, soyez assurés que j'irai jusqu'au bout. Pour l'instant, c'est avec un subtil mélange d'amertume et d'orgueil très bien placé que je me ré-attelle à la tâche. Indigné, mais digne.

Disons-le, je n'éprouve aucune affinité particulière pour Tarzan. Je n'ai même lu aucun des livres d'Edgar Rice Burroughs, son créateur. À ceux qui me reprocheront (et je les suppose déjà plus nombreux que mes lecteurs) d'avoir voulu utiliser ce personnage dans de telles conditions d'ignorance, je réitèrerai la réponse qu'ils auraient pu lire dans mon livre : il est de notoriété publique que E.R.B. lui-même était peu rigoureux, ayant écrit une ribambelle de romans dont les actions se situent sur des continents ou des planètes (l'Afrique pour Tarzan, Mars pour John Carter) où il n'a jamais daigné se rendre ne fût-ce qu'une demi-journée. Des livres qui ont fait sa fortune et qui continuent d'engraisser ses ayant-droit, rapaces possessifs qui interdisent toujours de représenter le personnage librement et protègent son exploitation d'outrancière manière. Et puis le sujet de mon livre est bien moins Tarzan que l'idée de Tarzan – aussi pose-t-il la question de l'appropriation des idées mêmes et de la privatisation des concepts littéraires. On sait bien, par exemple, qu'aucun mythe ne doit son statut à son seul inspirateur originel (cf. la Bible) ; pour qu'un mythe existe et perdure en tant que tel, chacun doit pouvoir se l'approprier.


Approfondissons. Le premier quidam, si on lui demande d'exprimer ce qu'évoque pour lui Tarzan, commencera par tenter d'en imiter le cri ou bien par mentionner Cheeta. Or ces deux composantes essentielles de la réputation mondiale de Tarzan, pour ne prendre qu'elles, sont totalement absentes des romans originaux : ils ne sont apparus que dans les films des années 30, films qu'E.R.B. réprouvait (mais qu'il dut subir, ayant sûrement déjà accepté une contrepartie financière).
Laissons pour l'instant le songe et son mensinge de côté. Le cri, lui, est un mélange de yodel (chant tyrolien), de cris d'hyènes et d'effets électroniques. Johnny Weissmuller, l'acteur-athlète qui incarna le personnage de 1932 à 1948, mentit donc aussi quand il assura par la suite en être l'unique auteur, ce que ses interlocuteurs gobèrent pourtant sans difficulté.

Un peu de documentation ici - ne surtout pas manquer, à 2'40'', l'hilarant cri de Jane

Dans mon livre, ce cri est examiné en détail. Il n'y est par contre fait quasi aucune mention de Johnny Weissmuller. Sans doute est-ce à cette négligence que je dois les déboires survenus par la suite, à cause desquels je suis trempé jusqu'aux os depuis près d'un mois - au point, à présent, qu'il me semble que je n'aurai pas assez de cette vie pour essorer correctement la moelle de mon âme. Je crois qu'il faut que j'en dise plus à ce propos (décidément, la vérité est une drogue bien exigeante). Si vous voulez bien me suivre...



Le 13 avril dernier, après avoir transmis ma chronique au tyrannique rédacteur en chef qui m'emploie ici, je me suis précipité dans les librairies de mon quartier pour avoir le plaisir d'y caresser mon livre tout beau tout neuf. Or, on le sait, je dus constater avec horreur que mon bébé de papier ne se trouvait absolument nulle part, pas même dans les arrière-boutiques, ni sous les caisses enregistreuses. Tout en évidant d'une main tremblante les interminables rayons « Poésie monégasque et pâte à sel » de la Fnaque-Chenzélizé, je téléphonai à mon éditeur. « Comment ? Ah, mais pardon, on ne vous a rien dit ? Un problème chez l'imprimeur... La sortie est repoussée au 20 avril. » Rapporter l'échange qui s'ensuivit est inutile : chacun peut en reconstituer les trois quarts en puisant dans n'importe quel dictionnaire d'insultes - et le quart restant, dans ce fameux glossaire d'excuses platissimes que tout éditeur reçoit à la naissance (avec un air optique et les clés d'une ancienne crêperie du Quartier Latin). Je rentrai chez moi illico pour me défouler sur quelques meubles qui l'avaient bien cherché, notamment cette commode branlante qui affichait depuis quelques jours un clair soutien à la 20th Century Fox. « Nous sommes tous des Américains ! » tenta-t-elle de piauler avec un drôle d'accent suédois lorsque je lui fis avaler sa notice de montage. Je jetai dans un cendrier les deux poignées de copeaux qui résultèrent de notre mano a mano, puis je réservai un billet d'avion pour Sommières, Gard.
 


Par chance, le trajet était presque direct : seulement deux correspondances, à Durban puis Bangkok. Cela me laissa tout de même le temps de me renseigner sur mon lieu de destination, ce village de 4 997 âmes sympathiquement submersible en cas de crachin bénin, car traversé par le Vidourle, fleuve à propos duquel il est dit dans Wikipedia : « en cas de fortes crues, [son débit] maximal peut atteindre plus de 1 500 m³/s, soit le débit de la Seine en crue (plus de 2 500 m³/s  le 9 septembre 2002 ; à titre de comparaison le débit de la Seine lors de la grande crue de janvier 1910 ne fut que de 2 400 m³/s »).
 

James Cameron en repérage pour son prochain film, Titanic 4L


Quand l'avion amorça sa descente, nous traversâmes une épaisse couche de nuages saturés d'électricité. En dessous, des trombes s'abattaient druement sur ce paysage sans saveur. Je sautai dans le seul taxi qui stationnât devant l'aéroport et indiquai ma destination au chauffeur. En retour, il me jeta un gilet de sauvetage à la figure. « Z'en aurez besoin, estranger ! » (pour tenter de vous figurer son accent, essayez d'imaginer quelqu'un dont on aurait tapissé les cordes vocales de brandade de morue goût olive-sangria). 800 m et 80 euros gardois plus loin (« Supplément bagages ! » - je jurerais que, depuis cette simple paire de mots, ma petite valise en croûte de veau empeste le cabillaud mort et le jus d'ail), il me fit descendre au beau milieu d'un rond-point puis me planta là, piteux, moins que rien.


« Le cinéma Le Venise, s'il vous plaît ! », implorai-je alors au seul passant que je vis s'aventurer sous la pluie battante. « Par là-bas, sur la gauche, cherchez le néon bleu ! Attention, c'est juste à côté du fleuve ! Et le Vidourle, il est pas bien content, pardi... » - brandade, corrida, olé-haut-le-coeur, mais pas le temps de s'adonner à la nausée : la séance allait commencer. Je m'élançai, de la pluie plein les yeux, les oreilles, les sinus.

Œuvre de Jean-Michel Alberola. On trouvera ici un reportage grand public sur l'être et le néon.

« Mon royaume pour un jet-ski ! » aurais-je dû hurler, si je ne souffrais d'un cruel manque d'à-propos congénital. Croyant déchiffrer « Rue du Cinéma » sur une pancarte, je m'engouffrai dans une ruelle. Puis, n'apercevant toujours aucun bleuâtre reflet néonin au loin, je pris la première à droite, non sans pester. C'est là que patatras : dans ma hâte aveugle, en changeant de direction, je posai le pied sur une peau de banane d'au moins un mètre de long qui, de toute évidence, avait été délibérément posée là. Je jure les yeux dans les yeux et sur la tête de mon chien que tout cela est rigoureusement vrai. Qui irait inventer une chose pareille ? Et si ce n'était pas une peau de banane, il s'agissait alors d'une imitation très finement réalisée. Car, à la Fox, on est rusé comme un renard, évidemment. Et on a les moyens de l'être.


Me voici donc parti en glissade, sans pouvoir freiner ni virer de bord. Je suis le mouvement et vais tout droit - mais tout droit, il n'y a rien, ni mur, ni terrain vague, ni palissade. Rien, non, excepté un léger détail : un fleuve en crue. A peine ai-je le temps d'y plonger que déjà il m'emporte. Ni ouf ni gloup, les flots hystériques me privent de mes membres et je me noie, impuissant spectateur de ma propre unhappy end. Avant de mourir, je pense d'abord à Johnny Weissmuller à propos de qui je n'ai presque rien dit (dans mon livre comme dans ma chronique), puis au gilet de sauvetage que j'ai laissé dans le taxi. Néanmoins, avant de mourir, je l'aperçois enfin, le grand néon bleu qui balbutie « LE VENISE » tandis que l'eau nous engloutit.


NOTE DE LA REDACTION : Vérification faite, s'il y a bien un petit aéroport à Sommières, on n'y trouve en tout cas aucun taxi, et les données météorologiques gardoises indiquent qu'il n'a pas plu une seule goutte le 14 avril 2012.

Photo : Gilles Hutchinson
 
- Vé, il est pas en train de se noyer, le gland à mocassins, là-bas ?
- On dirait bien. C'est pas de chance, ma gondole est en panne. Encore le carbu.
- Boudiou-con-peuchère... Bon, allez, je rentre, j'ai les bottes qui rouillent.

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