"L'éthique de Mario me semble douteuse"
Je me souviens, on devait repeindre un appartement avec mon pote Jacqui Bessemer. Avant de commencer la journée, on est passé acheter des clopes au P.M.U du coin. À l'intérieur, l'habituelle brochette d'ouvriers assise autour comptoir n'a d'abord pas du tout attirée notre attention. On s'est dirigé vers les clopes et, réflexe, on a regardé ce que regardaient les ouvriers à la télé. Là, c'est devenu bizarre. Tous, ils regardaient silencieusement les Schtroumpfs. J'ai demandé à la vendeuse : Nan, mais c'est comme ça tous les matins ? en éclatant de rire. Et elle m'a répondu : Ouais, ça les calme.

Il y a quelques jours, moyennant finances, on m'a proposé de jouer à Mario Bros, le plombier italo-américain, et de faire le compte rendu de ma partie. Ça m'a semblé une bonne affaire. Mais, en bon prostitué, j'aurais voulu offrir quelque chose de plus à mes clients. Je voulais faire de cette commande une expérience métaphysique ou disons plutôt, une tentative d'expérience spirituelle. Mario est à l'origine de ma toute première nuit blanche, à onze ans. J'en gardais un souvenir éblouissant, quasiment sacré, une de mes premières expériences limite transcendantales ; la palpitation colorée des différents mondes, plus la frénésie nerveuse qu'entraîne ce genre de jeux m'avaient transporté dans un nouvel état de conscience. Ce jour-là, je fis l'expérience de mon premier matin halluciné, respirant le vent comme s'il s'agissait de confiseries. Pour accomplir ma mission, je décidais donc d'utiliser à nouveau le manque de sommeil pour me rendre plus sensible. Je dormis quatre heures en deux nuits, et, avant de me rendre sur le terrain, je bus deux verres de vin blanc, énergie du Soleil. J'avalais aussi une vitamine C qui me palpitait le cœur et j'étais pleinement intoxiqué au Tabac, énergie de la Terre. Le surnaturel constituant le Monde de Mario me laissait croire à une possible connexion à un monde souterrain ou surterrain, un monde... je pensais à des offrandes possibles (mais je n'ai jamais rien trouvé), je pensais à une quête de soi — ce que m'offre Mario Bros, je veux le vivre pleinement : oublier qui je suis pour peut-être devenir encore un peu plus moi-même. Je voulais m'emplir de cette aventure, qui, après tout, devait bien avoir un rapport avec des philosophies japonaises.
«Mario est à l'origine de ma toute première nuit blanche, à onze ans.»
Quand j'arrive dans la Gaîté Lyrique, un larsen de guitare fait office de musique d'ambiance. Il doit y avoir une répétition. Pour m'éviter l'expérience en plastique bleu qui, en temps normal, sert de siège à l'espace jeux vidéo, on m'a gentiment descendu un grand fauteuil gris et confortable. Autour de moi, tout est science-fiction et blanc et design ; mi-clinique, mi-spatial, mi-militaire et carcéral (mais qui est le responsable d'une atmosphère pareille ?). Au plafond, multiples rangées de néons. Ambiance blafarde. Pas de fenêtre. Dehors, il fait grand soleil. Je suis tout seul, le public arrive à 14 heure et il est 10 h 30. Un monolithe Philips flotte devant moi, 1,50 mètre de long sur 70 centimètres de large. Quand on le touche, il vibre, j'ai l'impression.

C'est l'anniversaire de la princesse Peach. Tout ses amis sont réunis autour d'un gâteau grand comme un immeuble. Il y a Mario et son frère Luigi, Toad, Yoshi et quelques champignons rouges et bleus. Tout à coup, la Princesse est enlevée par un groupe hideux de tortues pleines de piques sur la carapace. Mario et ses amis partent à sa poursuite. Fin de l'introduction. Apparaît ensuite une sorte de donut recouvert de gelée verte qui tourne sur lui-même. Je crois devoir choisir mon monde. Je ne choisis que le Monde1. J'arrive sur un genre de carte. Je rentre dans un château. Avec ma tête, en sautant, on me propose de frapper un flottant cube bleu avec une étoile dessinée dessus. Je frappe. Apparaît un écran où, me dit Oscar qui s'occupe de l'espace jeux-vidéos, je devrais pouvoir visionner des films explicatifs sur mon Monde1. Mais il n'y a rien. Les films viendront plus tard, au fur et à mesure du jeu. Je ressors du château. Le jeu en tant que tel n'a toujours pas commencé. Je suis toujours posé sur un genre de carte. Il y a des arbres et des petits champignons qui rebondissent au rythme d'une sorte de valse autrichienne acide. Il y a un trou dans le sol, et au bout d'un chemin marron, une petite flaque rouge cerclée d'or dans laquelle je disparais. Commence le niveau1 du Monde1. J'ai quatre vies et deux actions de base : avancer (en courant ou non) et sauter.
Le deuxième niveau est souterrain. D'énormes cristaux mauve ou bleu montent et descendent. C'est le sol et je cours dessus (je cours tout le temps). Je décide d'essayer de traîner un peu. De ne pas suivre le rythme mais de zoner, de voir ce qui se passe si je ne fais rien ou juste une promenade. Je fais des allers-retours. Quand je passe au travers d'un gros champignon que j'ai fait sortir d'un cube en briques flottant dans les airs, je grandis. Puis arrive l'inévitable que j'avais oublié : Perdu : Temps écoulé. Retour à la carte et je repars dans la flaque rouge pour finir le Niveau2 du Monde1. Après avoir échappé à des tortues qui me voulaient du mal sans en avoir l'air (les pauvres arpentent indéfiniment une toute petite portion du Niveau2, faisant les cent pas comme un tigre abruti par le zoo (c'est tout à fait fascinant à regarder)), je finis le Niveau2 du Monde1.
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Je passe au Niveau3 du Monde1. Des tortues avec des masques sur la gueule me jettent des marteaux. Je peux monter sur mon copain Yoshi, un dragon qui mange les champignons marrons qui me veulent du mal. Je meurs en tombant dans le vide (le vide c'est le hors-champs, la fin de l'écran). Je recommence et je fini le Niveau3 et je reviens sur la carte. Arrive une lettre de mon ennemi Bowser Jr : mon ami Toad est enfermé dans un bloc en briques et je dois me débrouiller seul, dit la lettre. Toad m'appelle en poussant de petits cris. Je dois retourner au Niveau1 pour le chercher. J'y vais, je le trouve, mais je ne comprends pas du tout ce que je dois faire. On me dit : approche toi de Toad, secoue ta manette et appuie sur 1. Je le fais. Mais le résultat est déconcertant : j'attrape Toad, le mets au-dessus de ma tête et le jette par terre. Au bout de dix projections, je ne supporte plus d'entendre Toad gémir en tombant par terre. Je l'abandonne et finis le niveau1 tout seul.
«Plus qu'une expérience spirituelle, tout ceci ressemble à un travail abrutissant.»
Je me sens vraiment coincé dans le premier monde. C'est très agaçant et, plus qu'une expérience spirituelle, tout ceci ressemble à un travail abrutissant. J'ai l'extrémité de mes pouces qui me font mal des mille pressions à la seconde sur la flèche et les boutons Un ou Deux. Je décide de faire une pause-clope, dehors, au soleil. Un type qui a l'air cool d'un musicien est photographié et interrogé assis sur des marches. Une musique qui sonne comme une douche lumineuse émane de l'intérieur. Tout le monde est blafard derrière ses grosses lunettes. À la cafétéria, le café et les cookies sont gratuits mais la cafetière offerte par le sponsor Phillips ne marche pas ou plutôt, elle est tellement complexe que personne ne sait comment l'activer. Je vois pas mal de pantalons très serrés aux chevilles.

Je recommence. Dans le premier niveau du premier monde, au fond, les montagnes sont des cylindres recouverts de motifs proches de ceux d'un siège de RER. Je tue, en leur sautant dessus, des champignons marrons. Je mange un champignon rouge à tâches blanches et ainsi, je double ma taille. Je saute sur des tortues torpides qui font les cent pas. Je gagne ma combinaison volante. Et je cours et je cours et je cours, je cours tout le temps. Tout ceci est harassant. Je commence à avoir de sérieuses crampes aux pouces. Je découvre un passage secret, une grotte remplie de pièces d'or. Au deuxième niveau du Monde1, j'échange ma combinaison volante pour un costume bleu qui me permet de glacer-pétrifier mes ennemis. Je poursuis le fastidieux ramassage des pièces d'or. Les sautes de plateformes en plateforme me filent le vertige. Tout en haut d'un château très vertical où je suis passé de plateformes suspendues et balançantes en pierres énormes et amovibles, je tue un genre de tortue-dragon recouvert d'une carapace à épines. Je crois que j'ai fini le premier Monde, mais non. Je passe à un nouveau niveau du Monde1, aquatique cette fois. Pour nager, je dois sans cesse pressurer le bouton Un. Je nage et je ramasse des pièces d'or en appuyant frénétiquement sur 1. C'est douloureux. Je pense à une tendinite. Quelqu'un, quelque part, commence à poncer un placoplatre. Je ne peux m'empêcher de pousser un cri à chaque fois que je meurs.
Plus tard (c'est absolument impossible de réfléchir et de jouer en même temps), je penserai : vraiment, je ne vois pas le rapport entre les pièces d'or et le fait de sauver la Princesse Peach. Est-il normal que je me gave au passage ? Que je prenne le temps de me remplir les poches alors que mon amie est retenue prisonnière par une vilaine tortue ? L'éthique de Mario me semble douteuse. En plus, je m'identifie au personnage de plombier prolétaire qui va en chier toute sa vie à courir partout pour ramasser des pièces. Ça me déprime. J'ai des crampes aux pouces. Je risque encore ma vie pour des pièces d'or mais, finalement, je meurs en tombant d'un champignon rotatif et je décide de tenter l'autre niveau, la deuxième option. C'est tout aussi infernal. Cette fois, ce n'est pas dans le vide mais dans la lave que je tombe. L'ambiance est souterraine et remplie d'énormes engrenages. Dans certains crans, il y a des pièces d'or. Je brûle ou je finis broyé en essayant de les ramasser.

Je sors fumer. J'hésite à reprendre une partie. Ça fait déjà trois heures que je suis là. Le temps est certes passé extrêmement vite, mais je n'ai pas encore vécu l'expérience métaphysique que j'attendais. Je crois que ça ne viendra jamais. Avec une morale aussi basse, un état d'esprit aussi vénal, Mario Bros ne me semble plus du tout un jeu psychédélique à potentiel métaphysique mais plutôt un travail épuisant, une mise en abîme de la vie au pays du Capital (courir tout le temps pour ramasser de la thune) un puissant anesthésiant, riches de mille inventions formelles aussi éblouissantes que vaines. Et mon pote Jacqui Bessemer doit passer me chercher dans un quart d'heure. Je tente quand même une dernière partie. On a ouvert les portes au public. Je suis entouré de gamins livides jouant sur les autres écrans de l'espace jeux vidéos. Je recommence tout. À nouveau, le premier monde de montagnes-cylindres, les pièces d'or, les tortues, les champignons marrons et grimaçants… mais le cœur n'y est plus. Derrière mon dos, cinq gamins me regardent jouer et commentent. Je suis méprisé parce que je ne ramasse pas toutes les pièces d'or. On a très envie de prendre ma place. Au deuxième niveau, je le leur laisse, soulagé, mais légèrement coupable de mettre une saloperie pareille entre les mains d'enfants de dix ans.
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Lundi 17 Juin 2013
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