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Interview (Skype Interview)

Jon Raymond

L'interview

Mardi 24 avril 2012 par Stéphanie Vidal Tags: littérature, ville
L'écrivain Jon Raymond (The Half-Life, Old Joy, Wendy & Lucy...) parle de Portland : la ville qui inspire ses livres.

Stéphanie Vidal : Bonjour Jon, pouvez-vous vous présenter ?

Jon Raymond : Bonjour, je m’appelle Jon Raymond, je suis écrivain et je vis à Portland, Oregon.

SV : Qu’est ce qui vous a décidé à venir vous installer à Portland, vous qui êtes originaire de San Francisco ?

JR : En fait je suis venu à Portland avec ma famille quand j’étais enfant. Je devais avoir 8 ans donc je n’ai pas vraiment choisi ce déménagement. C’était en 1979 ; mon père avait trouvé un poste dans une boîte spécialisée dans l'énergie solaire dans le nord, en Oregon. L’année suivante, Ronald Regan est arrivé à la Maison Blanche et tous les financements alloués aux énergies alternatives ont été suspendus dans le pays. On est un peu restés bloqués ici depuis et nous ne sommes jamais partis.

SV : À votre avis, pourquoi la ville de Portland fascine-t-elle autant ?

JR : En ce qui me concerne, ma fascination pour cette ville découle du fait que j’y réside depuis très longtemps. C’est l’endroit où j’ai grandi, où j’ai un peu appris la vie, où j’ai passé du temps chez des gens, où je suis allé à l’école avec mes copains. J’ai pu voir comment la vie des gens a évolué au fil des ans. Les dés étaient probablement déjà jetés : Portland c’est chez moi, c’est d’ici que proviennent les histoires que j’aime raconter.

SV : Est-ce qu’il y a d’autres auteurs que vous appréciez qui vivent aussi à Portland ?

JR : Oui, il y en a des tonnes ! Il y a plein de super auteurs qui vivent à Portland. Charles d'Ambrosio1 est incroyable, Peter Rock, Arthur Bradford, Vanessa Delsolca, Chuck Palahniuk2 est drôle, Katherine Dunn est chouette. Il y a aussi Ursula Le Guin3 et je n’ai listé que les plus connus car il y a beaucoup de grands écrivains installés à Portland.

SV : Est-ce que parmi ces auteurs il y en a qui ont fait de la ville un personnage à part entière de leur livre ?

JR : Oui, il y a Don Carpenter, c’est un de mes auteurs préférés en ce moment. Il est décédé mais il écrivait dans les années 60, 70 et 80. Il était originaire de Portland et l’intrigue de certains de ses premiers livres se déroule dans la ville. Je pense à deux supers romans : Hard Rain Falling [NDLR : Sale temps pour les braves pour la version française] et The Class of' 49. Ils ont été rédigé dans les années 60 mais auraient pu être écrits n’importe quand pendant les cinquante dernières années ! Carpenter est arrivé à saisir un je-ne-sais-quoi immuable caractéristique de Portland. Oui, Don Carpenter est définitivement un de mes auteurs préférés.

SV : Dans vos romans et vos nouvelles, la ville joue un rôle important. Si Portland devait être un de vos personnages, comment la décririez-vous ? Peut-être s’incarnerait-elle dans plusieurs personnages !?

JR : Oui, dans mes histoires, j’essaie de voir la ville depuis différents angles. Ce qui est marrant c’est quand vous vivez suffisamment longtemps dans une ville, la façon dont vous la percevez change au fil des ans. Certaines années, je suis tout simplement amoureux de la ville, je la trouve incroyablement merveilleuse. Et puis il y a d’autres années où les murs se rapprochent et où je commence à la détester. Ma réponse dépend du jour et de la saison à laquelle vous allez me poser cette question ! Actuellement,  je suis un peu dans une mauvais passe avec la ville. J’en ai un peu marre de Portland, je trouve la ville très complaisante et très ennuyeuse, mais je pense que cela va changer quand l’été va arriver, quand les gens sortiront de leur maison et que tout sera drôle à nouveau. Vous savez, vivre longtemps dans une ville c’est un peu comme s’établir dans une relation amoureuse avec quelqu’un : on passe par des sales périodes et plus tard les choses s’arrangent. On ne sait jamais vraiment ce qui nous attend après.

SV : Portland serait un peu comme une petite copine que vous n’auriez pas envie d’inviter à dîner pour le moment ?

JR : Exactement... ou comme une épouse...

S : Dans vos livres, on retrouve une poésie du quotidien (vous parlez de vos voisins, etc…), il y a une sorte de beauté dans les rencontres et dans la capacité à se laisser surprendre par les choses qui nous arrivent. Est-ce que Portland est une ville qui favorise les rencontres avec les gens ou les évènements qui nous rendent heureux ?

JR : Oui, je pense que Portland est une ville très ouverte, propice à la serendipité en ce sens. Et je crois même que les gens viennent ici car ils recherchent ce genre de rencontres. Surtout les jeunes. Je pense que Portland est une ville qui est très ouverte pour les jeunes. Pour faire partie de cette jeune scène, il faut courir voir les bonnes personnes qui vous entraînent dans diverses directions. Maintenant que je suis un peu plus âgé ces rencontres se font un peu plus rares. Portland peut s'avérer être très calme d’une certaine façon. Mais les gens ici sont toujours en quête de ce genre d'expériences. Je pense même que c’est précisément ce qui les attire ici : trouver des nouvelles vies et des nouvelles façons de vivre.

SV : Donc Portland est une ville de rencontres. Mais même si vous dites n’en faire plus trop actuellement, on dirait que vous avez conservé un chouette entourage ! Je pense par exemple à votre nouvelle intitulée Old Joy qui a été adaptée au cinéma : le film a été réalisé par Kelly Reichardt et c’est Yo La Tengo qui s’est chargé de faire la BO. Est-ce qu’à Portland on garde contact avec ceux que l’on rencontre ? Ou bien c’est une ville de flux ?

JR : Non, à Portland l’idée de communauté est très importante. Les gens traînent ensemble depuis longtemps. Un des trucs géniaux à Portland c’est que les gens sont hyper motivés pour se lancer dans des projets étranges et parfois même ridicules. Vous verrez des gens attroupés pour presque rien et vous trouverez toujours des gens pour vous aider à faire à peu près n’importe quoi. Je pense que les gens ici sont vraiment enthousiastes pour s’entraider dans leurs projets, pour participer, pour s’impliquer dans la communauté de ceux qui font des choses. Et au final, on se retrouve à conserver des amitiés extraordinaires issues des collaborations qu’on a pu faire. A force de suivre les projets de notre entourage,  on s’inspire mutuellement.

SV : Vous venez nous voir à Paris en avril, dans le cadre du festival musical Keep Portland Weird organisé à la Gaîté Lyrique. À votre avis, quelles sont les similarités et les différences entre les villes de Paris et de Portland ?

JR : Eh bien, je trouve cela drôle. Je fantasme tellement la ville de Paris comme la ville des arts, de la littérature et de la gastronomie que ça me fait rire de penser qu’il y a des parisiens qui fantasment également sur Portland, la voyant comme une ville des idées. Pour quelqu’un comme moi, qui vit ici depuis si longtemps, c’est un peu un choc – mais un choc superbe et excitant – que Portland soit considérée comme un espace privilégié pour la culture et pour les pratiques artistiques... Je pense que, dans une moindre mesure, Portland est devenue une petite Paris dans le sens où ces deux villes incarnent certaines idées. Et peu importe que cet idéal, variable selon les expériences, s’avère juste ou faux. Chacun vit la ville à sa façon. Paris est une véritable mégalopole, avec beaucoup d’habitants, un lieu où se déroulent plein d'évènements incroyables. Portland est une petite ville, a toujours été une petite ville, et le sera toujours : nous n’aurons jamais la foule, la diversité que je pense que Paris doit avoir.

SV : Ma dernière question : à votre avis que devons nous faire pour que Paris soit weird ?

JR : Je crois que Portland sera toujours weird. Un truc à savoir concernant Portland, c’est qu’il n’y a pas d’argent dans la ville. Il n’y a pas d’industries, il n’y a pas de moyens de créer des richesses et je crois que tant que ça continuera comme ça, la ville sera weird. Sauf… si quelqu'un trouve le moyen de faire de l’argent en faisant fructifier le fait que la ville est weird. Mais l’histoire dit que l’on va continuer à faire tranquillement des petits trucs dans notre coin ici.

SV : Et est-ce que Paris peut être weird ?

JR : Pardon ?

SV : Non c’est bon... Ok,5  merci beaucoup Jon !

JR : Merci à vous ! 

1 : Le musée des poissons morts de Charles d'Ambrosio est disponible au Centre de Ressources.
2 :  Fight Club de Chuck Palahniuk est disponible au Centre de Ressources. 
3 : L’autre côté du rêve d’ Ursula Le Guin est disponible au Centre de Ressources.
4 : Hard Rain Falling de Don Carpenter est disponible au Centre de Ressources. L’ouvrage est en anglais. Il vient d’être récemment traduit par Céline Leroy pour les éditions Cambourakis sous le titre Sale Temps pour les braves.
5 : Suite à un défaut de prononciation, nous ne saurons jamais si Paris peut être Weird.


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