Jean Boîte, des livres en papier et des boîtes en carton
Il sourit quand on l’appelle Jean Boîte mais lui c’est David Desrimais. Jean Boîte, c’est la maison d’édition qu’il a monté avec Mathieu Cenac. Nous l’avons rencontré pour qu’il nous parle de son joli projet tout en papier et en carton, en confections et collections. Pour son premier coffret intitulé Follow Me, Jean Boîte a convié le netartist Jon Rafman à entamer la série. David Desrimais nous raconte les idées fondatrices et les belles choses à venir.
Collectionner des collectionneurs d’images
Jean Boîte est une maison d’édition pas comme les autres. Elle publie des livres mais aime à les mettre en boîte. Chacune de ses parutions est conçue comme un projet global contenant dix livres qui déclinent une thématique principale et une belle boîte cartonnée pour les y ranger. Objets uniques mais associés, les livres et la boîte se complètent tout en existant de façon autonome.
On peut se procurer les livres à l’unité ou bien s’offrir la boîte pour 200 euros, comme l’indique son code barre. Si l’on opte pour la somme à trois chiffres, l’achat d’une boîte à valeur de souscription : le collectionneur recevra les dix ouvrages qui la rempliront au fur et à mesure des publications. En effet, les boîtes et les livres affirment leur statut d’objets de collections par la déclinaison du thème et par leur tirage restreint à 1000 exemplaires.
Pour son coffret initial, la maison d’édition a choisi de rassembler artistes et individus qui se servent des images disponibles sur Internet comme matière première, mais rien n’implique ni n’indique pour autant que les boîtes suivantes se cantonnent aux pratiques numériques !
Avec Follow Me, Jean Boîte a pris le parti de sélectionner dix artistes représentant dix approches singulières de la collection d’images sur Internet. Elle donne de fait une vision panoramique de ce genre spécifique de création digital par le cumul des livres monographiques.
Jean Boîte collectionne les collectionneurs et fait de la boîte en carton une déclinaison du White Cube. En éditant en livre papier des artistes dont l’intégralité du travail est disponible en ligne, la maison d’édition propose d’expérimenter de façon inédite ces images et de questionner les pratiques artistiques et curratoriales.
Tumblr, tous Currators ?
C’est le netartist Jon Rafman qui entame cette nouvelle série avec les captures d’écran qu’il prend lors de ses excursions sur Google Street View. Son clic devient déclic, son œuvre toujours en cours remet en cause le geste du photographe face à l’automatisation et à la numérisation des procédés, la posture du voyant face à des images figées dans un autre temps, saisies par un autre œil.
Après lui viendront d’autres collectionneurs d’images dont les pratiques numériques et les assemblages de .jpeg questionnent de façon singulière le web, l’image et leurs intersections tels que Dora Moutot de la Gazette du Mauvais Goût ou encore Florence Tétier de Florence Likes.
Même si la majorité des artistes sélectionnés s’expriment sur Tumblr, la plateforme ne rentre pas en compte dans les critères qui ont conduit à leur sélection. Avis à tout ceux qui aimeraient être mis en boîte : peu importe votre template, ce qui intéresse Jean Boîte c’est votre manie géniale comme l’explique David Desrimais :
« Avec Facebook, Tumblr, Flickr et autres, nous sommes tous désormais des collectionneurs d’images mais nous ne collectons pas tous avec la même intensité. Dans Follow Me, il n’y a que des artistes qui présentent un travail singulier, des gens qui ne collectionnent pas parce que c’est facile, gratuit ou drôle mais qui ont un véritable problème. Jon Rafman, par exemple, collectionne parce qu’il est complètement obsédé par les images. Il passe sa vie sur Google Street View et c’est ce grain de folie qui nous intéresse. Cette boîte sera uniquement et intégralement fournie de monographies de mono-maniaques de génie ».
Des expériences inédites
Si l’ensemble du travail d'agrégation de ces collectionneurs est accessible en ligne, la boîte Follow Me et les livres qui la remplissent sont la matérialisation de collaborations inédites. Ainsi Anne Horel s’est occupée de réaliser un collage numérique tout en arcs-en-ciel, en licornes et en glitters destiné à habiller les boîtes confectionnées à la main par Cosette Dion, cartonnière de profession.
Jon Rafman n’est pas non plus le seul artiste présent dans sa propre monographie car à chaque ouvrage, un tiers est convoqué pour apporter une vision critique ! Là, c’est l’artiste et architecte Guillaume Aubry qui est venu légender les images du netourist montréalais. L’objet-livre matérialise alors un projet original : ses pages convertissent les formats, ses crédits concrétisent des collaborations, ses couvertures prennent la forme d’une intervalle dans le temps.
« Les textes critiques sont une formulation de ce changement de temporalité, ils permettent une distanciation réflexive et ralentissent le cours du temps. Changeant le support de la collection et la disposition des images, le livre bouleverse l'expérience familière de la naviguation sur le Net. Guillaume Aubry l’a très bien exprimé quand il s’est trouvé confronté à la monographie de Jon Rafman qu’il devait commenter. Il est venu nous dire qu’il avait "l’impression de se balader dans Internet avec une robe de chambre en velours, un verre de Brandy à la main" ».
Avec Follow Me, Jean Boîte décélère l’Internet et propose une connexion en 56 pages et plus. Le temps de l’expérience est ralenti, celui de la création figé. Capsule temporelle, le livre est un objet clos tandis que l’œuvre de l’artiste augmentera en temps réel post après post sur le Net. Le contenu du livre restera stable et la boîte figera un panel de la création ultra-contemporaine dans l’instant de sa méta-publication.
Follow Me de Jean Boîte, c’est mettre de l’art, de l’Internet et de l’art sur Internet dans sa bibliothèque.
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