Informatique à fleur de peau
Endosser l'ubiquité
A l’aune de l’informatique pervasive actuelle, cette dichotomie est devenue caduque, impensable : l’espace de l’information ne peut plus se concevoir comme un plan éthéré, transcendant par rapport à notre quotidien. Le paradigme des technologies ubiquitaires oblige à penser notre quotidien comme le lieu même de la socialisation assistée par les dispositifs numériques. Des quadrillages des canaux d’irrigation de l’antiquité aux câbles téléphoniques brodant le ciel des villes du XXème siècle, traditionnellement les espaces publics avaient été investis, dessinés par les technologies. Aujourd’hui ce sont les ondes des bornes wifi qui tissent un maillage au travers de nos biotopes. Et qui provoquent de vifs débats entre ceux qui veulent les approprier à des fins démocratiques (comme le proposent Félix Treguer et Jean Cattan dans leur récent plaidoyer pour un « super wi-fi distribué et libre » ) et ceux qui souhaitent les perturber pour contrer la surveillance généralisée des populations (c’est la démarche de plusieurs collectifs militants contemporains).
L'informatique ubiquitaire n’outrepasse plus l'expérience quotidienne. Elle pénètre notre réalité en saturant l'espace concret des villes et des maisons, épouse la silhouette des corps physiques de ses usagers. Mike Featherstone décrit cette ontologie médiatique en suggérant « que les médias deviennent omniprésents, ils deviennent de plus en plus intégrés dans des objets matériels et les environnements, les organismes et les vêtements, les zones de transmission et de réception. » (Ubiquitous Media: Introduction, Theory, Culture & Society, vol. 24, no. 7–8, 2007, pp. 319–22 : 320).
«L’information cherche à traverser le corps, rencontre une résistance, finalement elle échoue et se contente d’épouser la forme du sujet qui – à la lettre – l’a sur le dos.»
Hérisser et unir
Post-scriptum : Déesse des ondes
Au cours de notre rencontre parisienne, Ricardo O’Nascimento noue à mon poignet un ruban orange : « Trois nœuds, précise-t-il, et tu peux faire un vœu pour chaque nœud ». Il s’agit d’un fragment de son projet E-ansâ, mais aussi d’un vrai objet votif brésilien. Les fitinhas do Senhor do Bonfim sont des amulettes de Salvador de Bahia. Ricardo me rappelle que le ruban ne doit pas être enlevé, mais il me défie : « Tu ne vas pas le garder. T’es trop inconstant ». C’était compter sans mon fétichisme démesuré. Fétichisme au sens primordial de feitiço, de goût pour l’artificiel, dont parlait Charles de Brosses au XVIII siècle (Du culte des Dieux Fétiches ou Parallèle de l’ancienne Religion de l’Égypte avec la Religion actuelle de Nigritie, Paris, 1760), cultivé aujourd’hui encore dans la tradition syncrétique brésilienne du candomblé.
Dans le candomblé, les entités divines chrétiennes s’apparient avec les orixas, divinités héritées du panthéon africain yoruba. Si Ricardo me traite d’inconstant, c’est parce que je prends souvent les airs d’un fidèle d’Exu, le dieu de la communication. Alors que Ricardo, quant à lui, a dédié E-ansâ à Oya-Iansan, la déesse des ondes et des tempêtes électromagnétiques. Nos génies tutélaires sont on ne peut plus différents : dieu du transfert des messages, Exu préside aussi à l’incompréhension et au conflit ; Oya, elle, est associée à la maternité, à la nutrition, à la transformation.
Documents et liens
Liens
- Le blog de recherche d'Antonio Casilli: http://www.bodyspacesociety.eu/
- Dernier ouvrage d'Antonio Casili : Les Liaisons Numériques: http://www.seuil.com/fiche-ouvrage.php?EAN=9782020986373
- Les photos de l'atelier Popkalab organisé à la Gaîté lyrique: http://www.flickr.com/photos/popkalab/with/5563235285/
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