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Informatique à fleur de peau

Jeudi 12 mai 2011 Tags: capture de mouvements, interaction sociale, technologie
Croisine porte le Taiknam Hat : un chapeau aux plumes réactives aux ondes
Le sociologue Antonio Casilli analyse l'ubiquité des technologies dans nos vies quotidiennes. Notre présence physique, pose-t-il, est reconfigurée dans son échange avec les objets technologiques omniprésents. Les ondes sont partout, dans tout. Même dans le chapeau imaginé par Kurbak et O’Nascimento...
 
 
Dans son roman Spook Country, William Gibson lâche des propos à l’arrière-goût distinctement baudrillardien. « L’ère des média pré-ubiquitaires, dit-il sans nostalgie, est un état dans lequel les médias ‘de masse’ existaient, si l’on veut, au sein du monde. Alors que maintenant… ils l’englobent » (Spook Country, New York, Putnam, 2007, p. 121). Si la télévision, la radio ou le téléphone n’étaient que les objets d’une réalité qui les entourait, les médias contemporains convergent et entourent le monde. Ils aménagent un espace double, à la fois physique et cognitif, public et privé, qui est le nôtre. Que cette analyse nous vienne de l’inventeur même de la notion de cyberespace, voilà qui pourrait paraître étonnant. Après tout, c’est bien lui qui avait introduit, dans un passé assez proche, la dichotomie « vie réelle / espace informationnel ». 
 

Endosser l'ubiquité

 

A l’aune de l’informatique pervasive actuelle, cette dichotomie est devenue caduque, impensable : l’espace de l’information ne peut plus se concevoir comme un plan éthéré, transcendant par rapport à notre quotidien. Le paradigme des technologies ubiquitaires oblige à penser notre quotidien comme le lieu même de la socialisation assistée par les dispositifs numériques. Des quadrillages des canaux d’irrigation de l’antiquité aux câbles téléphoniques brodant le ciel des villes du XXème siècle, traditionnellement les espaces publics avaient été investis, dessinés par les technologies. Aujourd’hui ce sont les ondes des bornes wifi qui tissent un maillage au travers de nos biotopes. Et qui provoquent de vifs débats entre ceux qui veulent les approprier à des fins démocratiques (comme le proposent Félix Treguer et Jean Cattan dans leur récent plaidoyer pour un « super wi-fi distribué et libre » ) et ceux qui souhaitent les perturber pour contrer la surveillance généralisée des populations (c’est la démarche de plusieurs collectifs militants contemporains).

L'informatique ubiquitaire n’outrepasse plus l'expérience quotidienne. Elle pénètre notre réalité en saturant l'espace concret des villes et des maisons, épouse la silhouette des corps physiques de ses usagers. Mike Featherstone décrit cette ontologie médiatique en suggérant « que les médias deviennent omniprésents, ils deviennent de plus en plus intégrés dans des objets matériels et les environnements, les organismes et les vêtements, les zones de transmission et de réception. » (Ubiquitous Media: Introduction, Theory, Culture & Society, vol. 24, no. 7–8, 2007, pp. 319–22 : 320).

«L’information cherche à traverser le corps, rencontre une résistance, finalement elle échoue et se contente d’épouser la forme du sujet qui – à la lettre – l’a sur le dos.»
 
 
Voilà la problématique centrale : comment endosser le processus socio-technologique que nous qualifions d’informatique ambiante ? A cette question, l’artiste Ebru Kurbak avait déjà cherché à donner une réponse en 2009, avec le projet News Knitter : un logiciel effectue des fouilles quotidiennes de données sur le Web, il les traite et les transmet à une machine à tricoter industrielle en réseaux, qui à son tour en tire des sweaters ornés de graphes sociaux, des pull-overs couverts de tags, des étoffes tramées de nuages de mots-clés.
Interface de visualisation transitoire, figée dans le tissu mais prête à changer chaque jour comme on change, justement, de vêtement. Le résultat de cette expérience artistique dépasse la logique des recherches sur les wearable computers menées par Steve Mann à l’université de Toronto. Le wearable computer est avant tout un habit qui représente un prolongement technologique de la peau, des nerfs, des sens de son usager. Il constitue, mcluhaniennement, une extension de l’être humain. Sa logique est donc extensive. L’information ubiquitaire endossée, au contraire, répond à une intention – ou mieux, à une in-tension : l’information cherche à traverser le corps, rencontre une résistance, finalement elle échoue et se contente d’épouser la forme du sujet qui – à la lettre – l’a sur le dos. 
 

Hérisser et unir

 

Bernard Stiegler définit les médias sociaux actuels comme un «milieu humain techno-géographique» (cit. in Couze Venn et al. Technics, Media, Teleology: Interview with Bernard Stiegler, Theory, Culture & Society, vol. 24, no. 7–8, 2007, pp. 334–41), un processus socio-technologique capable de convertir la corporéité de l'usager en information. Si Stiegler met l’accent sur la nécessité d'harmoniser les milieux symboliques, techniques et matériels, afin de créer de nouveaux couplages de corps, d’imaginaires et de pratiques sociales, les travaux collaboratifs d’Ebru Kurbak et de Ricardo O’Nascimento cherchent justement à explorer les limites mêmes de cette harmonisation. 
 
Dans leur projet Taiknam Hat (un couvre-chef à plumes qui se hérissent et se dressent quand elles détectent des traces d’electrosmog tel celui émis par de simples smartphones), l’information se manifeste non pas en tant que signal, mais en tant qu’interférence, d’obstacle, d’imprévu menaçant. Une alarme, un rappel de l’impossible arrangement de l’humain dans son milieu technologique. La conciliation étant irréalisable, la réalité renonce à la symbiose, se résigne  à une mixité inquiète. 
Face à cette information qui agace et horripile son récepteur, toute réalité est donc une réalité mixte – comme en anglais on qualifierait de mixed blessing une situation ayant ses avantages et ses inconvénients. Mais ceci n’écarte pas la question de savoir quels mécanismes sociaux et culturels permettent l'identification mutuelle de l'information, de la communication et des formes de la vie humaine. Le trait distinctif des systèmes communicationnels contemporains est leur capacité à subsumer et, en même temps, à projeter une unité de vie. Unité sociale d’individus disparates et connectés, unité d’organismes tangibles et d’information dématérialisée, unité d’espaces intimes et publics. Mode de réalisation contradictoire qu’est le numérique ubiquitaire : il ne renonce pas à la présence physique, mais la reconfigure dans un échange dialectique avec les objets technologiques.
 
 
Banalisée, l’informatique ubiquitaire n’a plus rien de monumental. Dès la moitié des années 1980, Bruce Sterling le signalait : « La technophilie insouciante de ces jours appartient à un passé évanoui, endormi, où l’autorité avait encore une marge de contrôle palpable. […] La technologie a elle-même changé. Les merveilles géantes du passé, crachant leur fumée, ne font plus l’affaire pour nous » (Preface to Mirrorshades: The Cyberpunk Anthology, New York, Ace Books, 1986, pp. 1-13 : 7). Un quart de siècle plus tard, ses paroles n’ont rien perdu de leur pertinence. Elles démontrent, au contraire, la cohérence des expérimentations artistiques d’Ebru Kurbak et de Ricardo O’Nascimento avec un discours argumentatif (logos) qui devance et précède sa propre matérialité technique (techné), toujours en formation.
 

Post-scriptum : Déesse des ondes

 

Au cours de notre rencontre parisienne, Ricardo O’Nascimento noue à mon poignet un ruban orange : « Trois nœuds, précise-t-il, et tu peux faire un vœu pour chaque nœud ». Il s’agit d’un fragment de son projet E-ansâ, mais aussi d’un vrai objet votif brésilien. Les fitinhas do Senhor do Bonfim sont des amulettes de Salvador de Bahia. Ricardo me rappelle que le ruban ne doit pas être enlevé, mais il me défie : « Tu ne vas pas le garder. T’es trop inconstant ». C’était compter sans mon fétichisme démesuré. Fétichisme au sens primordial de feitiço, de goût pour l’artificiel, dont parlait Charles de Brosses au XVIII siècle (Du culte des Dieux Fétiches ou Parallèle de l’ancienne Religion de l’Égypte avec la Religion actuelle de Nigritie, Paris, 1760), cultivé aujourd’hui encore dans la tradition syncrétique brésilienne du candomblé.

Dans le candomblé, les entités divines chrétiennes s’apparient avec les orixas, divinités héritées du panthéon africain yoruba. Si Ricardo me traite d’inconstant, c’est parce que je prends souvent les airs d’un fidèle d’Exu, le dieu de la communication. Alors que Ricardo, quant à lui, a dédié E-ansâ à Oya-Iansan, la déesse des ondes et des tempêtes électromagnétiques. Nos génies tutélaires sont on ne peut plus différents : dieu du transfert des messages, Exu préside aussi à l’incompréhension et au conflit ; Oya, elle, est associée à la maternité, à la nutrition, à la transformation.

Mais les deux ont en commun de veiller sur le mouvement dans l’espace. Exu parcourt les chemins terrestres, traverse les confins du territoire. Oya navigue sur les voies fluviales et trace les itinéraires maritimes. La culture technologique contemporaine ne peut se penser qu’en rapport à son espace. Naviguer. Surfer. Canal. Réseaux. Explorer. Frontière électronique. Adresse. Trafic. Hébergement. Accueil. Les métaphores de cet espace, en même temps ouvert et clos, intime et public, déploient ce qui est en soi contradictoire. 
 
Les mots pour le penser s’organisent autour des polarités symbolisées, pour le bien-fondé de l’argument, par ces deux déités brésiliennes. Le dieu de la communication et la déesse des ondes. Le contenu indéterminé de l’information et l’infrastructure volatile qui le gère. Le message d’une part, de l’autre le médium – et notre présent tout entier, qui oscille entre les deux.
 
 
ANTONIO  CASILLI

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