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Hic Et Nunc #5

Il n’y a pas de malentendu

Vendredi 3 août 2012 par Wilfried Paris Tags: poésie, littérature, musique
« Ammi-Majus : Grand Goûter » de Jean-Daniel Botta
Pour les trois ou quatre lecteurs qui restent, on conclut cette série « Hic & Nunc » avec la chanson d’aujourd’hui et de demain : celle que l’on nourrit de nos pensées. C’est la chanson d’ici et maintenant, mais aussi éternelle, car son sens se renouvelle à chaque écoute. Cette chanson était la tienne.

Le Saule n’est pas qu’un arbre aux branches caressant l’eau, c’est aussi un « label parisien qui défend une chanson exigeante aux influences folk, trad, jazz ou pop, le plus souvent acoustique et hors format ». À son actif (à son passif), une bonne dizaine de galettes (de disques), d’auteurs-compositeurs-interprètes (June & Jim, Philippe Crab, Antoine Loyer, Léonore Boulanger, Jean-Daniel Botta…) qui déconstruisent une certaine tradition de la chanson française (folk, disons le vite) et la reconstruisent, patiemment et différemment, lui donnant une nouvelle forme. Pour filer la métaphore de mon précédent article : ils rassemblent après avoir dispersé. Ou dispersent et rassemblent d’un même geste. Dès lors, leurs chansons sonnent charades ou puzzles, que seule l’imagination de l’auditeur (ou la mémoire, ou une certaine logique) peut remettre dans l’ordre relatif. En résulte une interprétation (celle de l’auditeur) nécessairement subjective, propice aux malentendus. Qui n’en sont pas, dès lors que l’intention du musicien est de laisser libre cours à l’imagination de l’auditeur. C’est bien l’auditeur qui fait la chanson, le spectateur qui fait l’œuvre, un peu comme le regard de l’observateur fait vivant ou mort le chat de Schrödinger. Et « tous les sens donnés à une chanson sont justes » disait (de mémoire) John Lennon, qui s’y connaissait en langage codé (le morse, notamment).



« Humpty-Dumpty » par Tenniel

I am the walrus

« - Lorsque moi j’emploie un mot, répliqua Humpty-Dumpty d’un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu’il me plait qu’il signifie… ni plus, ni moins.
- La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.
La question, riposta Humpty-Dumpty, est de savoir qui sera le maître… Un point c’est tout. »
Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva (traduction Henri Parisot)

La question, lorsqu’on écoute une chanson, c’est de savoir qui est le maître : celui qui la chante, ou celui qui l’entend ? Interviewé dans l’émission La vignette sur France Culture, le chanteur Jean-Daniel Botta répond : « Je laisse le pouvoir narratif à l’auditeur. Je lance des séquences comme ça, et à lui de les réorganiser. C’est un peu le contrepoint de la chanson péremptoire, la chanson d’aujourd’hui où on dit vraiment tout, jusqu’au moment où on passe à la caisse acheter le disque. Souvent les gens ont différentes perceptions, différents avis, différentes histoires, différents récits par rapport à ce qui est écrit. Donc moi je suis le premier surpris et étonné. Ça me convient. »



Jean-Daniel Botta

Zombie-Zombie

Il y a des chansons pour les zombies : leur cerveau est sucé par leur iPod, par les chanteurs et les chanteuses qui, en bout de chaîne, se nourrissent de leurs pensées, mangent leurs pensées, les font disparaître et les remplacent par les leurs. Mais il y a aussi des chansons qui réveillent les morts, qui sont des réceptacles, des coquilles, des vases, qui suscitent et accueillent les pensées, les enveloppent, les font éclore. Ce sont des chansons vides, que l’on remplit nous-mêmes de leur sens, que l’on nourrit de nos pensées. Ce sont les chansons d’ici et de maintenant, car leur signification se renouvelle à chaque écoute (parce que l’on est différent à chaque nouvelle écoute). Elles sont donc aussi éternelles. Ce sont les plus belles.


« Ammi-Majus : Grand Goûter » 

Agapé

« A-t-on jamais su / S’il fallait te brusquer / Ou bien attendre / Attendre / On a que le temps… de fuir / Est-il encore possible / Avant la fin du jour / D’ouvrir ces yeux clos. »
Jean-Daniel Botta, Les yeux clos

Les chansons de Jean-Daniel Botta sont sans doute de celles-là. Il a sorti en mai dernier, sur le label Le Saule, un album intitulé Ammi-Majus : Grand Goûter, composé de treize chansons décomposées, déconstruites en patchworks spirituels, dont seul l’auditeur peut tirer le fil (qui n’est pas blanc). En résultent de merveilleuses agapes. Voici les miennes, que je copie-colle du message que j’allais envoyer à l’instant à Léonore, du label Le Saule :

« Chère Léonore,
J'ai écouté
Ammi-Majus : Grand goûter quelques fois quand l'ouïe me manquait, et puis j'ai marché, et dégusté cet ami majuscule.
L'esprit souffle où il veut, et j'éteins ma cigarette.
Je dirais qu'écrire sur ce grand goûter, c’est le desservir, or la table est belle. J’aurais préféré ne pas en faire l’article, mais en faire l'éloge de bouche à oreilles, car seules les paroles restent. Mais voilà.
Dans le texte,
Caput Wulton nous préserve, Trois amoureux d'elle en face d'une colline est un viol, Du crab familial, un cancer, Chinoises, une épiphanie, Le faucheur, un baptême d'eau, Manies d'un revenant, la plus grande des violences (le retour à la normale). Haro hase est une bonne bourre que l'on croyait secrète. Or, il n'y a pas de propriété privée dans la commune. Et pas de honte à être nus au paradis. J'arrête là la paraphrase, ces agapes sont sans fin.
Quant à la musique, je l'ai perdue. Si la mémoire me revient, je l'entendrai bien assez tôt.
Mes excuses si c'est lapidaire. Tu peux me renvoyer la pierre si tu me croises dans la rue.
Merci à Jean-Daniel (qui me botte vraiment), continuons de guetter, le rendez-vous n'a pas été manqué, les yeux sont mi-clos.
Belles journées à vous
. »

À votre tour de chanter, avec vos oreilles.


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