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Ground Zero, premier monument transmédia

Vendredi 9 septembre 2011 par Stéphanie Vidal
crédit : 2011 PWP Architecture
Pour agencer les noms des 3.000 victimes sur les plaques de bronze du monument de Ground Zero, les architectes ont fait appel aux compétences de Jer Thorp, expert de la visualisation de données. Il explique la place des outils informatiques pour matérialiser le souvenir des défunts.
 
 
Dix ans se sont écoulés depuis que les tours du World Trade Center se sont écroulées, scindant l’histoire en un “avant” et un “après” 9-11. Depuis, un mémorial a été conçu, à l’emplacement même où se tenaient les tours. Intitulé Reflecting Absence, il commémore ce que personne n’a pu oublier. Jer Thorp aka @blprnt est un artiste et programmeur canadien vivant à New-York. Ses compétences en visualisation de données ont été indispensables à l’élaboration de ce lieu de mémoire. Les architectes Michael Arad et Peter Walker ont voulu rendre hommage aux victimes en regroupant leur noms en fonction de leurs “proximités signifiantes”, c’est-à-dire des réseaux relationnels dans lequel elles évoluaient. Pour les mettre à jour, Jer Thorp a dû concevoir un algorithme spécifique. Nous lui avons demandé de nous raconter son implication dans l’élaboration de Reflecting Absence.
crédit : 2011 PWP Architecture

Pouvez-vous nous décrire l’agencement du Mémorial et l’idée fondatrice des architectes Micheal Arad et Peter Walker qui l’ont bâti ?

 

En effet, pour bien comprendre la portée de ce projet, il faut comprendre la disposition spatiale du mémorial. À Ground Zero, deux fontaines de 4000 mètres carré chacune - les reflecting pools -  sont installées à l’exact emplacement des Twin Towers disparues. Ces deux espaces sont entourés d’un parapet en bronze sur lequel est gravé le nom des victimes et trônent dans une grande place arborée dédiée à la mémoire.
 
Quand il a été question de construire ce mémorial, un appel d’offre avait été lancé et c’est le project Reflecting Absence de Micheal Arad et Peter Walker qui a été retenu. Les deux architectes ont séduit en soumettant une idée simple mais forte :  les noms de ceux qui ont perdu la vie ce jour là dans les tours et dans les avions devaient être regroupés selon leurs “proximités significantess” (meaningful adjacencies). 
 
Au tout début, les architectes souhaitaient disposer les noms de manière aléatoire en faisant fi des classements conventionnels qui listent les victimes par ordre chronologique ou alphabétique. Mais au cours de leur processus créatif, ils ont changé d’orientation, se rendant compte qu’il serait plus pertinent de rassembler ces noms en fonction des relations sociales que les victimes entretenaient entre elles, rapprochant ainsi les frères et soeurs, les maris et femmes, les collègues et les amis.
 
Pour faire apparaître ces “proximités significatives”, il a été nécessaire d’enquêter auprès des familles et des proches des défunts pour comprendre leurs relations. Au bout de deux ans de recherches, plus de 12 000 liens ont été établis entre ces 3000 victimes.
«Au bout de deux ans de recherches, plus de 12 000 liens ont été établis entre ces 3000 victimes.»
Images de travail de Jer Thorp
 

En tant que programmeur informatique, pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez été appelé pour participer à la réalisation de ce Mémorial ? 

 
Une fois que toutes les données ont été colléctées, il a été nécessaire d'organiser ces milliers de liens pour qu’ils fassent visuellement sens. L’équipe a commencé à les trier, s’installant dans une grande salle et s’armant de petits papiers. Ils ont très rapidement compris qu’il serait extrêmement laborieux pour des êtres humains de traiter ces informations, et qu’ils n’arriveraient probablement jamais à mettre à jour ces “proximités signifiantes”, pourtant au cœur de l’installation.
 
Sa faisabilité remise en cause, le projet était en danger. Micheal Arad et Peter Walker ont alors cherché conseil auprès de Jake Barton, fondateur de la compagnie Local Projects spécialisée dans le design multimédia dans les exposition. Ce dernier les a rassuré en leur affirmant qu’il serait possible de résoudre le problème par l’informatique. C’était en octobre 2009, j’avais un mail dans ma boîte quelques jours après.
 
J’ai tout d’abord dit à Jake que je ne savais pas si je pourrais satisfaire leur demande, même si je trouvais le challenge intéressant. Ma mission était donc de créer les outils informatiques dont les architectes avaient besoin pour extirper les “proximités signifiantes” de ce gros noeud de données. J’ai planché un mois durant pour obtenir un algorithme suffisamment efficace pour traiter tous les liens dont nous disposions et nous conforter dans l’idée que le projet était faisable.
Images de l'interface permettant de manipuler la disposition des noms
 

Grâce à cet algorithme vous avez pu donner une architecture à ses informations. Quels sont les outils que vous avez-mis en place et comment fonctionnent-ils ?

 
Pendant six mois j’ai affiné l'algorithme afin de le rendre le plus efficace possible. Il a fait émerger des motifs que nous n’aurions certainement pas décelés autrement. Je vous donne un exemple : dans la base de données que nous avons créée, nous avons renseigné les noms des victimes en fonction des informations personnelles et professionnelles. Pour certaines, nous savions même dans quels départements et sous-départements elles travaillaient. Une fois que toutes ces informations ont été mises en image, nous nous sommes rendus compte que des entreprises avaient été entièrement décimées dans cette attaque. 
 
Lorsque l'algorithme a rendu les connexions évidentes, j’ai créé un logiciel qui a permis aux designers de pouvoir les manipuler tout en conservant les agencements. Ce logiciel rendait les connexions dynamiques et fournissaient des statistiques sur la pertinence des positions des noms en indiquant ce que l’on gagnait ou perdait en information en les changeant de position.
 
En travaillant avec les architectes, j’ai compris qu’ils avaient une idée précise de ce qu’ils voulaient et qu’il aurait été très douloureux pour eux de ne pas pouvoir exprimer leur créativité. Même si l'algorithme avait déjà défini une esthétique, ils devaient avoir la possibilité de modifier les emplacements, de choisir les histoires qu’ils voulaient mettre en valeur en bougeant un nom d’un endroit à l’autre. Si la machine propose, l’humain doit pouvoir disposer. 
Explication des relations entre les noms sur le site du musée
 

Si les noms sont gravés dans le bronze, les connexions ne le sont pas. Comment peut-on en prendre connaissance ? 

 
Ces connexions tacites stratifient les expériences. Si vous êtes un membre de la famille, un ami proche d’une victime alors les connexions seront immédiates et évidentes car vous reconnaîtrez les noms autour de celui que vous connaissez. C’est le premier niveau de sens et la véritable raison d’être de cette installation. Il fallait que les proches qui viennent se recueillir sur ce mémorial y retrouvent l’univers de ceux qu’ils aimaient, de les voir aux côtés de ceux qu’ils côtoyaient au quotidien et avec qui ils ont perdu la vie.  
 
À un deuxième niveau se trouvent les gens comme vous et moi, qui viennent pour visiter ce mémorial mais n’ont pas perdu de proches dans la tragédie. Pour nous, il existe plusieurs moyens de faire apparaître ces liens. C’est la mission qui a été confiée à Local Projects et pour se faire, ils ont construit un site web, des applications mobiles, ainsi que des bornes interactives sur le lieu du mémorial. Le numérique rend visible ce qui se devine dans la matière. Et si vous vous rendez au musée l’année prochaine vous pourrez en savoir plus sur ces noms en écoutant le témoignage qui sera dédié à chaque victime.
 

Croyez-vous que la disposition des noms par les affinités entre les victimes renforce le processus d’indentification avec elles et de communion dans une vaste humanité ? 

 
Je ne peux pas parler en lieu et place des architectes mais je pense que cela faisait très clairement partie de leur volonté et du discours qu’ils ont mis en place. C’est en tout cas quelque chose qui nous est arrivé en travaillant sur ce projet. J’ai passé près de 7 mois en compagnie de ces 3.000 noms et j’ai commencé à resentir des connexions avec eux. Une proximité c’est rapidement installée car je pouvais aussi très facilement m’identifier aux victimes. Les victimes qui travaillaient dans le World Trade Center avaient en moyenne une trentaine d’années, comme moi. De plus, il y avait des ateliers d’artistes dans les Twin Towers. Si j’avais fait des choix différents j’aurais pu m’y trouver ce jour-là. Je pense que cette identification fait partie de l'expérience qu’est la visite de ce mémorial. 
C’est un peu comme dans les cimetières français où les membres d’une même famille sont enterrés ensemble ou côte à côte..»
 
 

Est-ce que ce Mémorial est  la première installation de ce type ayant fait appel à des outils informatiques et des formules mathématiques pour établir des liens entre des individus ?

 
À ma connaissance, rien de tel n’avait été réalisé auparavant. Ce choix de classer les victimes selon des “agencements significants” était vraiment pertinent car il reflète aussi l’air du temps. La société actuelle est obsédée par les réseaux sociaux. Avec ce Mémorial, c’est un réseau social qui est matérialisé dans le métal. Au début, je pensais que c’était une idée inédite mais en y repensant elle est très ancienne. C’est un peu comme dans les cimetières français où les membres d’une même famille sont enterrés ensemble ou côte à côte. Cette très vielle tradition se trouve magnifiquement incarnée dans l’espace public grâce à l’aide de la technologie.
 

Croyez-vous ou même craignez-vous que ces liens puissent disparaître avec le temps si la technologie vient à changer ? Ou pensez-vous, au contraire, que l’aspect transmédia du dispositif peut les conserver durablement dans la mémoire collective ? 

 
En ce qui concerne la mémoire collective, il m’est vraiment difficile de répondre. Je suis habitué à travailler sur Internet et je m’estimerai heureux si un de mes projets pouvait avoir une durée de vie d’au moins 10 ans ! Dans le cas du Mémorial, les noms sont gravés dans des plaques de bronze de 5 centimètres d’épaisseur, elles-mêmes intégrées dans une immense structure conçue pour durer une éternité. Je n’arrive pas à imaginer un cas de figure dans lequel les gens ne pourraient pas avoir accès à ce lieu, même dans des centaines d’années. 
 
Et s’il existe un moyen de faire fonctionner les logiciels pendant tout ce temps, les visiteurs du futur pourront appréhender les liens qui unissaient les victimes. Peut-être que toutes les histoires ne seront pas conservées, on ne peut pas savoir ce qu’il adviendra des technologies numériques à terme, mais je crois que les liens qui unissaient les victimes perdureront toujours. 
 
Stéphanie Vidal

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