Fela Kuti
« Live in Detroit 1986 »

En cette soirée de novembre 1986, Fela Kuti et ses comparses d’Egypt 80 investissent la scène du Fox Theater de Detroit pour une performance stylée et éruptive. En activité depuis la toute fin des années 1960, le musicien nigérian se montre très prolixe comme à son habitude. Hâbleur d’un côté, avec ses longues plaidoiries artistico-politiques, mais aussi extrêmement précis de l’autre, la musique épousant les rythmes les plus variés, tour à tour compulsifs ou plus sensuels. Chacun des quatre morceaux, répartis sur deux disques, semble fonctionner de façon quasiment autonome, et affiche presque la durée d’un album entier (de 29 à 40 minutes !) en déployant des ambiances particulièrement contrastées. À ce titre, Live in Detroit 1986 – bootleg à l’origine mais aujourd’hui première parution officielle de Fela depuis Undergound System en 1992 – reflète parfaitement l’évolution de sa musique à cette époque, vers des arrangements plus longs, plus complexes et plus informels.
« Just Like That », le premier morceau, entraîne ainsi l’auditoire vers ce groove urbain exacerbé qui semble flatter les courbes les plus sensuelles et digressives des faubourgs de Lagos. Une tonalité paroxystique, entraînante et rieuse, qui ne doit pas masquer le contexte très particulier de cette tournée américaine de 1986. Cela ne fait en effet que quelques semaines que Fela a été libéré de prison, après y avoir passé vingt mois sous le prétexte ubuesque de trafic de devises.
À l’évidence, face à un public américain, Fela entend faire jouer à fond la caisse de résonance médiatique. En outre, le fait que ce concert se joue à Détroit a également son importance. Au cœur de ce foyer urbain de la culture noire, symbole également du modèle fordiste industriel déjà en pleine déliquescence, Fela se charge de cette énergie afro-futuriste qu’il a aussi contribué à esquisser. Plus traînante, plus mécanique, « Confusion Break Bones », la deuxième pièce du disque, évoque presque le paysage industriel de la Motor City grippée.
« Teacher Don’t Teach Me Nonsense » et « Beasts of No Nation », les deux titres du second disque, véhiculent une vision plus internationaliste de la question africaine. « Teacher… » invite ouvertement les oyinbos, les hommes blancs en langue yoruba, à arrêter de soutenir les pseudo-démocraties africaines quand « Beasts Of No Nation » souligne l’indigence des Nations-Unies.
Musicalement, ce sentiment presque allégorique se traduit sur « Teacher... » par l’apparition immédiate d’un rythme syncopé en contretemps, préfigurant curieusement les tendances fractionnées du breakbeat. Sur « Beasts Of No Nation », l’ambiance se fait plus lumineuse avec le retour de l’orgue et une musicalité plus enveloppante, arrondie encore davantage par les soli de trompette. Magique.
Laurent Catala
En collaboration avec mouvement.net
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