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Faut-il coloniser d'autres planètes ?

7ème Tribunal pour les Générations Futures

Vendredi 11 janvier 2013 Tags: astronomie, futurologie
Illustrations, ci-dessus et dans l'article : Charlie Poppins pour Usbek & Rica
Lors de ce 7ème Tribunal pour les Générations Futures proposé par la revue Usbek & Rica, experts scientifiques et jury débattaient de la conquête de l'espace lors d’une conférence en forme de procès. Robots, milliardaires, colonisation et écologie sont au cœur de la réflexion. Sans oublier l'utopie.

Mardi 18 décembre 2012, 19h47, dans l'auditorium de la Gaîté Lyrique. Le Tribunal pour les Générations Futures s'ouvre devant une salle quasi-pleine pour poser une question éminemment prospective : « Faut-il coloniser d'autres planètes ? »

Un jury est tiré au sort dans la salle ; pour l'aider à rendre son verdict en fin de séance, quatre experts ont été convoqués :

Alain Dupas, physicien, auteur de Demain, nous vivrons tous dans l'espace ;
André Brahic, astronome et astrophysicien, découvreur notamment des anneaux de Neptune ;
Jean-Loup Bertaux, chercheur au CNRS, spécialiste des vents solaires et des atmosphères planétaires ;
François Forget, planétologue, spécialiste de Mars et de l'habitabilité des planètes.

Mais avant de leur laisser la parole, le président de séance Blaise Mao introduit le sujet en reprenant la phrase d'un journaliste américain évoquant le dernier vol de la navette Atlantis en juillet 2011 : « Nous n'avons plus d'étoiles dans les yeux. » La NASA ne parle plus de conquête spatiale mais d'exploration ; elle comptait 160 astronautes en 2001 et n'en a plus qu'une soixantaine aujourd'hui. Pourtant, nous n'en sommes qu'au paléolithique de la conquête spatiale : elle se privatise, s'oriente vers Mars (la NASA prévoit d'y envoyer l'homme d'ici 2030)... et vers le tourisme (les premiers vols touristiques auront lieu dès 2013, et les premiers hôtels spatiaux ouvriront en 2015). Si les agences publiques la délaissent quelque peu, une poignée de milliardaires passionnés relancent le fantasme : Elon Musk (co-fondateur de PayPal), Paul Allen (co-fondateur de Microsoft), Jeff Bezos (fondateur d'Amazon), Robert Bigelow (fondateur de la chaîne d'hôtels Budget Suites of America), Richard Branson (fondateur de Virgin), etc.

Aujourd'hui, deux visions de la conquête spatiale s'affrontent. D'un côté, ses partisans font valoir que l'homme est sans cesse mû par l'envie de repousser les frontières ou qu'il nous faut un plan B en cas de pandémie mortelle ou de disparition de la planète. D'autres affirment qu'il vaudrait mieux s'accrocher à notre planète, travailler à régler ses problèmes et laisser l'exploration de l'espace aux robots. Faut-il couper le cordon ombilical avec la Terre ? Pour vivre où, et dans quelles conditions ? Qui seront les premiers à quitter la Terre ? La séance est ouverte.

« La vie se répand partout. » Alain Dupas 

Alain Dupas est le premier appelé à la barre. Il commence par aborder la question des robots : « J'ai toujours considéré que ce que font les robots est admirable et magnifique, mais ce n'est pas comme un homme : ça n'a pas d'émotion, de sens, d'impression. L'homme est un expérimentateur hors pair. » Autrement dit, il faudra chercher la synergie avec les robots – mais le moteur, c'est l'homme. Pour Dupas, nous aurons évidemment toujours envie d'aller ailleurs, ce qui suffit pour dire que nous vivrons un jour hors de notre planète. Les possibilités ne sont pas nombreuses : la Lune n'est pas très passionnante, Mars fait rêver l'humanité depuis le XIXème siècle mais on ne pourra jamais y vivre autrement que sous la surface. Et puis, elle est surtout intéressante pour son passé, puisque des conditions propices à l'apparition de la vie y ont probablement un jour été réunies. Peut-être habiterons-nous alors sur des stations spatiales...

Toujours est-il que « l'espace, cette nouvelle frontière, cet ailleurs, continue de passionner comme les grandes explorations géographiques ». Il attire les milliardaires américains comme les autres, comme tous ceux qui ont été émerveillés par Apollo et la science-fiction. Et dans quelques générations, nous aurons les outils pour aller « passer du temps dans le cosmos ». Pour Alain Dupas, c'est sûr, nous y vivrons demain : il suffit de le vouloir. « Ce sont des aspirations d'êtres humains : profiter de ce que la technique permet ou permettra, pour aller s'installer ailleurs. Il y a dans l'espèce humaine une certaine tendance à occuper tout ce qu'il est possible d'occuper. La vie se répand partout. »

« Il est obscène de dire que la Terre va devenir invivable. » Jean-Loup Bertaux

C'est au tour de Jean-Loup Bertaux d'être appelé à la barre, et il tranche tout de suite dans le vif : « Non, il ne faut pas coloniser d'autres planètes. » Le chercheur rappelle avec force qu'il s'adresse aux générations futures, et que c'est notre avenir collectif qui est en jeu. « Il y a toujours l'idée que la Terre va devenir invivable, c'est pour moi exaspérant, et même obscène de dire cela. Parce qu'on a salopé notre planète, on va devoir aller sur une autre ? L'homme s'est déjà avéré incapable de gérer sa propre planète. » Et de se lancer dans un argumentaire qui fait écho à un précédent Tribunal : à cause de notre empreinte écologique, Jean-Loup Bertaux considère que nous sommes 5 milliards de trop, à user la Terre. « Il faut qu'on redescende à deux milliards d'êtres humains, c'est la priorité des priorités. Je remarque que d'autres milliardaires consacrent de l'argent à la contraception en Afrique, et c'est de l'argent bien mieux employé ! Je n'ai pas envie que les générations futures dépensent tout leur argent pour envoyer quelques personnes vivre sur Mars. »

Toutefois, l'homme dans l'espace a déjà prouvé son utilité, quand il ne s'agissait pas de « faire le clown ou le touriste » : Bertaux cite le Hubble Space Telescope, un exemple très réussi de synergie robots-humains. Il lui semble aussi utile d'aller près des astéroïdes, pour comprendre comment les dévier, s'ils menaçaient de percuter la terre par exemple. Mais surtout, pour lui, la nouvelle frontière qui peut et doit nous faire rêver à l'avenir, c'est la recherche de la vie dans les exoplanètes. Dans moins d'un siècle, des systèmes d'observation de notre galaxie nous permettront probablement de détecter à distance la vie intelligente, si elle existe. « Cette nouvelle frontière demande des moyens au sol et dans l'espace. C'est aux générations futures de trouver des techniques pour savoir si nous sommes seuls dans l'Univers. »

« Peut-on justifier, scientifiquement, d'investir autant d'argent ? » François Forget

Après un tel plaidoyer, François Forget annonce vouloir jouer un rôle de témoin, et s'excuse d'avance d'être un peu rabat-joie en parlant d'argent : « On peut se demander pourquoi on ne va pas sur Mars maintenant, mais la moindre mission spatiale est désespérément chère, et c'est de pire en pire. Envoyer des robots sur Mars pour ramasser des cailloux, cela coûte 10-15 milliards de dollars. Alors des hommes ! »

En tant qu'homme, en tant que passionné d'exploration, il souhaite voir un jour des hommes sur Mars. Mais peut-on justifier, scientifiquement, d'engager de tels coûts ? Forget est donc partisan d'un compromis : mettre un vol habité en orbite autour de Mars, et de là envoyer des robots pour inspecter le sol de la planète. Cela permettrait de travailler avec des robots plus développés et télécommandables. Un mot sur la terraformation (le fait de créer une atmosphère respirable sur d'autres planètes), une technologie à laquelle le chercheur ne croit pas du tout, du moins pour Mars. Comme Jean-Loup Bertaux – et même si cela déçoit ses aspirations d'aventure – il défend finalement l'idée que l'avenir de l'exploration spatiale tient à l'observation des exoplanètes et, peut-être, à la découverte d'autres formes de vie.

« L'espace est philosophiquement essentiel. » André Brahic

Avec son débit mitraillette, André Brahic électrise immédiatement l'ambiance. « Je ne sais pas s'il faut coloniser d'autres planètes. Je n'aime pas la connotation du mot coloniser. Mais il faut aller sur d'autres planètes, il ne faut pas rester sur Terre. » En ces temps de crise où les « Homo Tristus » sévissent, l'astrophysicien affirme que l'espace a un rôle essentiel à jouer pour redonner de l'espoir à l'humanité, car cette idée même permet d'aller de l'avant. « D'un point de vue philosophique, on ne peut s'imaginer rester sur Terre. La recherche et l'espace sont donc philosophiquement essentiels. Ce qui manque à notre société, c'est l'éducation à la science et à la culture. La violence n'est pas la fille de la pauvreté, mais de l'inculture. »

André Brahic partage cependant les agacements de Jean-Loup Bertaux. Pour lui, il existe un vrai danger si un jour nous trouvons des traces de vie intelligente : l'homme, quand il s'est fait colon, a tué toutes les civilisations qu'il a rencontrées. Et nous devons cesser de massacrer notre planète d'abord et avant tout. Il termine avec un vibrant plaidoyer : « Il faut donner du rêve. Une vie sans utopie vaut moins la peine d'être vécue. Ne nous ramollissons pas. Menons le combat de la connaissance, de l'intelligence, de la lutte contre l'obscurantisme. » Et de convoquer Frédéric II, roi du Danemark, qui investit massivement dans un observatoire au XVIème siècle. « Je rêve d'un chef d'État qui ait ce coup de cœur pour l'espace. » Le défi est lancé.

Où l'argent devient le problème et la solution...

C'est maintenant au tour des jurés de poser leurs questions aux quatre orateurs, pour les aider à rendre leur verdict. Une première question sur l'adaptation génétique de l'homme aux conditions de vie spatiale – serait-elle préférable à l'adaptation de la planète (avec la terraformation par exemple) ? Pour François Forget, pour des raisons physiologiques de base, il ne sera jamais possible de se promener sur Mars sans scaphandre : le sang y boullirait. En revanche, il croit au développement de scaphandres ultra-light et confortables qui colleront à la peau. Alain Dupas, lui, n'est pas si définitif. Il affirme que la biologie fait en ce moment des avancées absolument spectaculaires, encore plus rapides que la technologie. Il croit à la modification de l'homme, d'abord pour des visées thérapeutiques, qui pourrait ensuite trouver des applications dans l'exploration spatiale.

Une jurée insiste maintenant sur la question du temps : tout ceci est fort intéressant, mais il est en fait inimaginable de nous représenter sur Mars ou ailleurs, car nous n'avons pas la moindre idée des avancées à venir de la technologie. André Brahic y répond que c'est justement pour cela que la science doit toujours avancer avec la conscience, tandis que François Forget rappelle qu'il est déjà possible d'aller sur Mars, et que seul le montant astronomique de l'opération nous en empêche. « C'est purement une question d'argent. » Se pose alors la question de l'arbitrage : quels choix budgétaires pour l'avenir spatial de l'humanité ?

Une dernière question du jury s'inquiète de la démocratisation du voyage dans l'espace : est-ce que les nantis seront les seuls à y avoir accès ? Filant une comparaison avec l'industrie aéronautique, Alain Dupas ne se départ pas de son optimisme et affirme que cela deviendra aussi normal que de prendre l'avion pour toute une partie de la population mondiale. Il croit aussi beaucoup dans les nouvelles formes d'économie que font apparaître les réseaux sociaux, et en particulier le crowdfunding : « des gens qui partagent le même intérêt pourront se réunir et financer leurs voyages ensemble. »

Il est 21h17, le Tribunal pour les Générations Futures touche à sa fin. Le jury, après quelques minutes de délibération, dépêche l'un des siens pour rendre son verdict. Ce sera une vraie déclaration :

« À la question “ Faut-il coloniser d'autres planètes ? ”, nous voudrions répondre “ oui ”, mais avec un gros “ mais ”. Tous les discours entendus nous ont passionné et fait rêver. Mais nous nous rendons aussi compte que nous devons prendre soin de notre berceau avant de penser à le quitter. L'espace est un miroir de ce que nous sommes, de nos envies, de nos désirs. Est-ce que nous sommes capables de changer nos comportements, de ne pas détruire ce que nous trouverons en l'explorant ? Si oui, alors allons-y ! »

Un article de Philothée Gaymard.

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