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Article (Links & Leaks)

Du leak dans les industries numériques

Interview de Jérémie Zimmermann

Lundi 11 juin 2012 par Loïc H Rechi Tags: internet, politique
Sad Kanye, un peu "Lost in the World" après avoir été lâchement leaké
Jérémie Zimmermann est le cofondateur et porte-parole de La Quadrature du Net, l'organisation française de référence sur les questions de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet : « Avoir accès à la culture et la partager, une fois qu'on y a goûté, on ne peut plus revenir en arrière »

Activiste dont l'aura dépasse largement nos frontières numériques, récemment interpellé pour ses liens supposés avec Julian Assange, nous avons échangé avec lui sur l'incidence des cultures du piratage et du leak dans les industries numériques, à l'heure où les activistes fêtent leur victoire sur les accords SOPA et ACTA, des traités internationaux anti-contrefaçon qui visaient à condamner lourdement les téléchargements.

Jérémie Zimmermann [source]

Énième d'une longue série, le gouvernement des Pays-Bas vient de rendre publique en mai 2012, une étude dont le résultat est sans ambiguïté : le partage de fichiers sur Internet, qu'il soit légal ou non, n'est pas une nuisance pour l'industrie culturelle dans son ensemble. Au contraire, il serait même bénéfique pour l'économie et la société. L'impact du piratage serait donc minime sur la culture.

On a vingt-cinq études comme ça qui montrent la même chose. L'effet du partage de fichiers sur les ventes est presque nul. Les gens qui partagent le plus sont ceux qui dépensent le plus pour la culture. L'Hadopi elle-même l'a montré dans son étude 2011 : de façon indéniable, le piratage est corrélé à une augmentation des ventes dans la culture. Et c'est vraiment la définition même du problème auquel les pouvoirs publics s'attaquent depuis quinze ans sans succès. La situation rappelle d'ailleurs un peu l'époque de la prohibition de l'alcool aux États-Unis. Le problème n'était pas tant celui du crime organisé que la prohibition d'alcool qui à la base avait causé cette situation.


L'ère du piratage coïncide avec la période la plus propice de l'histoire de l'humanité en matière de production artistique. Il n'y a jamais eu autant d'albums, de films, etc. L'affaiblissement des droits d'auteur profite donc à la société. Et du coup, avec l'émergence de la culture du leak exactement au même moment, on serait tenté de se dire que l'un et autre sont corrélés.

Pour appuyer ce que tu viens de dire, il y a un paramètre essentiel qui est que, pour toute une génération, la manipulation d'images et de son devient une véritable grammaire. À l'époque de nos parents, il existait déjà des bancs de montage mais ceux-ci n'étaient généralement pas accessible. Aujourd'hui, n'importe qui avec un ordinateur à cinq-cent euros peut faire son mash-up et mélanger un bout de son avec un bout de vidéo. On voit ça désormais sur les plateformes en ligne un petit peu partout. Ça devient – pour toute une génération qui ne maîtrise pas aussi parfaitement qu'on le souhaiterait la grammaire ou les chiffres – une forme d'expression qui doit être protégée plutôt que combattue. Cela, en soi, exige pour commencer une révision en profondeur du droit d'auteur pour s'adapter au processus créatif. La question du leak que tu évoques est à mon avis corrélée.

Même un peu avant Daniel Ellsberg et les Pentagon Papers, il y a eu de tous temps des whistleblowers. Ces donneurs d'alertes sont des gens qui sont dans une institution ou une structure. Ils constatent quelque chose et jugent qu'il est dans l'intérêt général de le révéler. Ils vont donc sonner l'alarme, soit en transmettant de façon anonyme – en glissant une enveloppe marron avec des papiers dedans à quelques journalistes par exemple – soit en utilisant des moyens technologiques comme dans le cas de Wikileaks. Il faudrait parler à des professeurs en école de journalisme et leur demander s'ils connaissent la date de la première enveloppe marron dans une rédaction, mais j'imagine que c'est aussi vieux que l'histoire du journalisme. Par définition, la fuite c'est rendre public le secret.

Les artistes n'ont jamais autant produit et on n'a donc jamais autant piraté. Cela oblige tout le monde à être réactif. Plongé dans un impératif d'adaptabilité permanente, les acteurs se trouvent forcés à évoluer plus vite. Ce n'est peut pas être pas une mauvaise chose dans le fond... Par contre, cela parait plus problématique quand sont leakées des œuvres non-finies. Kanye West s'en était fortement ému quand son titre Lost in the World avec Bon Iver était sorti dans une version non-définitive en 2010. Dans le même ordre d'idée, un Américain a été condamné à un an de prison pour avoir fait fuiter une version du film X-Men Origins : Wolverine, sans les effets spéciaux.

Autant nous pensons que le partage d'œuvres finies entre individus est légitime et même bénéfique à la culture et son économie, autant il existe dans le droit d'auteur des droits moraux et le droit de divulgation, c'est-à-dire que seul l'artiste peut choisir quand son œuvre peut être rendue publique. Il y un lien intangible entre l'œuvre et son auteur. C'est quelque chose d'émotionnel, c'est le reflet de la personnalité de l'auteur et c'est lui qui choisit quand le reste du monde peut accéder à son œuvre. L'angoisse de la page blanche, un document qui va être écrasé et refait cinquante fois, cela fait partie du processus créatif. Et quand vient le moment où c'est un petit peu moins minable que la seconde d'avant, que je prends sur moi et que j'accepte de le montrer au reste du monde, il s'agit de la divulgation, soit un acte essentiel du processus créatif. Dès lors, enlever ça à l'auteur, c'est de la contrefaçon, et c'est valable dans les deux cas que tu cites. C'est clairement une contrefaçon et aussi une atteinte au droit moral de l'auteur et à son droit de divulgation.

À partir du moment où une œuvre est diffusée dans un format numérique, il est impossible d'essayer d'en empêcher sa diffusion et comme on l'a dit plus tôt, sa diffusion est bénéfique. Donc, ce que l'on dit c'est qu'à partir du moment où une œuvre a été diffusée au format numérique, alors le partage entre individus doit être légal. Donc, lorsque quelqu'un, dans un cinéma, enregistrer l'œuvre en direct avec un camescope, moi en tant que cinéphile, ça me heurte parce que la qualité est toute pourrie mais aussi parce l'auteur a peut-être décidé de ne le diffuser que dans le cadre du cinéma.

La culture du leak a fait des émules. Après les grandes révélations de Wikileaks qui portaient plutôt sur des sujets graves, avec les câbles diplomatiques notamment, cette approche a fini par toucher l'industrie culturelle, avec notamment des sites comme Hollywood Leaks. Là, on fait fuiter des indiscrétions people, des informations de tournages, etc. Tu penses que c'est une évolution globale plutôt qu'un rejeton de Wikileaks ?

On peut parler de culture du leak, mais c'est aussi simplement qu'Internet et les technologies ont facilité une grande partie des interactions intellectuelles. Après, effectivement, ce n'est pas tant une innovation que le fait qu'Internet rend ces choses plus faciles. Ce n'est donc pas une révolution, mais plutôt un ajout à ce qui existait déjà. C'est un mélange de technologie et de valeurs éthiques. C'est une démarche politique. Pour te répondre sur Hollywood Leaks, ce qui motive un whistleblower à la base, c'est un sentiment d'injustice, la sensation que le monde serait meilleur si quelque chose qui est secret devenait public. Quelque part, plus l'environnement dans lequel évolue le whistleblower est rempli d'injustices et de comportements qui violent les règles éthiques ou de mensonges, plus il y a de chances que des documents fuitent. Alors, que ça vienne d'Hollywood, c'est juste une conséquence logique qui nous en dit long sur les mœurs plus ou moins louches et les pratiques de certains producteurs hollywoodiens. Ce n'est pas étonnant qu'il y ait des secrets à faire sortir de ce milieu, des secrets qui dénoncent des abus.

On a le sentiment qu'il y a une fracture sociologique qui s'est dessinée autour des batailles contre les traités SOPA et ACTA, entre la société civile d'une part et les industries culturelles de l'autre. Tu penses que ça nous dit quoi ?

En préliminaire, ce qui est intéressant, c'est que la bataille ACTA qui va se conclure dans les jours qui viennent a démarré en grande partie grâce à un leak sur Wikileaks. C'est un document de travail des négociateurs qui a permis de faire la lumière sur ce processus dès 2010. Sans parler en termes sociologiques puisque ce n'est pas mon métier, il y a clairement une différence de perception entre la réalité technologique et les usages, mais je sais pas si on peut la considérer comme une rupture sociologique. Ce qui est sûr, c'est que pour les industries du divertissement, toute copie réalisée sans autorisation de l'auteur est un manque à gagner, une perte. Ce qu'ils veulent, c'est une occasion de contrôler un peu plus la société et la diffusion des œuvres, alors que pour le reste du monde la diffusion de la culture est un droit collectif. La culture est par définition quelque chose qui se partage et d'autant plus quand elle est offerte, comme celle du peer-to-peer. Avoir accès à la culture et la partager, une fois qu'on y a goûté, on ne peut plus revenir en arrière.

Sans parler de rupture sociologique, il y a une différence d'approche dans la relation au pouvoir, et là on parle carrément de la structure du pouvoir. Les lobbies industriels sont hyper organisés et extrêmement puissants. Il y a des dizaines de sommets dans tous les pays chaque année. Une lettre qui a circulé récemment au parlement européen, a été signée par 140 organisations différentes, chacune avec ses salariés. Face à ça, on n'est que des électeurs, de simples citoyens. Mais ce qu'on a vu avec SOPA et ACTA, c'est qu'Internet permet à de simples citoyens de cristalliser de l'analyse et un débat public. Cela permet aux citoyens de s'organiser, de mener des campagnes et de se mettre en contact avec leurs élus afin de faire peser une pression énorme sur eux. Cette pression est équivalente et même supérieure à celle que les très puissants lobbies de l'industrie du divertissement peuvent exercer. Et ça, c'est une première. Avec SOPA et ACTA, tous les analystes politiques américains, avec qui je parlais un mois avant la bataille, disaient que c'était perdu d'avance et que personne n'y pourrait rien contre Hollywood. Et là, les faits les ont tous secoués et ont ébranlé leurs certitudes, en faisant la démonstration, au moins une fois, qu'aux États-Unis le public pouvait être plus puissant qu'Hollywood. Et ça c'est véritablement une première. Alors je ne dis pas que ça n'aura pas été possible sans Internet. Mais là, des gens sur Internet, bien au-delà de la population états-unienne se sont tout entier opposés à SOPA et ACTA et ont gagné cette bataille.


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