Claire, cyber-exploratrice Minecraft

Qui es-tu ?
Je suis Claire Sistach, j'ai 29 ans. Professionnellement, je suis développeur et game designer. Je suis aussi artiste numérique mais je me définis plus comme une cyber-exploratrice. Je fais des voyages dans les univers virtuels et les jeux vidéo. J'essaie de m'impliquer complètement dedans. Mes grandes immersions – où j'ai été littéralement coupée du monde – ont eu lieu dans World of Warcraft et dans Minecraft. J'ai également passé huit mois dans Second Life, mais là, il m'arrivait de sortir dehors et d'avoir des contacts avec le monde extérieur même si j'y ai passé dix heures par jour, sept jours sur sept, pendant huit mois.
Minecraft fait partie d'une catégorie de jeux de construction qu'on appelle « bac à sable » ou « sandbox ». Le principe est d'offrir au joueur un monde et des outils ; et à partir de là, libre à lui d'en faire ce qu'il veut. Qu'est-ce qu'on recherche exactement en tant que joueur dans ce type d'univers ?
Alors pour préciser un peu, Minecraft n'est pas qu'un monde et des outils, contrairement à Second Life par exemple, où ceux-ci servent à interagir socialement. Dans Minecraft, les outils sont inclus dans un processus ludique. On n'a pas affaire juste à un logiciel où on fait ce qu'on veut, à part dans le mode de jeu « création ». On doit gagner ses propres outils et apprendre les combinaisons possibles qu'ils offrent et progresser petit à petit.
Dans les jeux narratifs, tu es comme face à un film, tu te transposes dans un personnage, dans une histoire, dans une action mais ton imaginaire est très bridé par l'imaginaire qu'on te propose. Dans les univers 3D comme Minecraft ou Second Life, il y a certes un imaginaire par le graphisme, par les limites du gameplay, les limites informatiques, etc, mais il n'y a pas de règles pour te prendre la main ou de choses totalement prédéterminées. Cela laisse donc une place à ta propre élaboration en terme de scénario, de construction personnelle. Et plus tu construis, plus tu laisses des traces de vie. C'est très particulier.
Après, selon qu'on soit en serveur Minecraft multijoueur ou en solo, ce ne sont pas du tout les mêmes types d'aventures. Et il y a aussi différents modes de jeu comme le « survival » ou le « peaceful » [NDLR : dans le survival, des monstres peuvent attaquer le joueur alors qu'en peaceful, l'existence des monstres est écartée du jeu]. C'est donc un jeu qui peut être abordé de plein de manières, comme de la construction, comme de l'exploration et aussi à différents degrés d'implication en terme d'aventure personnelle. Ça peut revenir à partir vivre un peu à la Robinson Crusoé sur une nouvelle île.
C'est donc comme tu le disais, un jeu qui a la particularité de proposer plusieurs modes de jeu. Certains où l'on est seul, d'autres en multi-joueurs, certains avec des monstres, d'autres sans... Tu privilégies quel mode de jeu et quelles conditions ?
Spontanément, je suis dans le mode peaceful parce que j'ai deux mains gauches. Pour ce qui est de construire ou imaginer des objets, pas de problème ! Mais pour me battre, je suis nulle. Du coup, c'est très stressant pour moi. Et quand tu es dans le mode création, tu as une propension à vouloir créer plein de monuments. Or, si tu as un monstre qui t'explose, ce que tu as fait toutes les deux secondes, c'est très stressant. J'ai donc tendance à vite éliminer ça. Mais au début, je n'avais pas compris et j'ai passé mes deux premiers mois à jouer en mode peaceful tout en pensant qu'il pouvait y avoir des monstres à chaque fois que la nuit tombait. Or, il faut savoir qu'il fait nuit environ tous les quarts d'heure dans Minecraft. Donc je me planquais, j'avais la trouille, alors qu'en mode peaceful, il n'y a aucun risque. Après, la perversion dans Minecraft, je te dirais que je l'ai ressentie quand j'ai fait mon immersion et me suis coupée du monde : je ne me suis volontairement pas mise en mode peaceful pour exorciser mes peurs.
Si on devait te placer dans une des catégories de la typologie sur laquelle nous nous appuyons depuis le début de cette série, on serait tenté de te classer comme une « Timmy », à savoir une joueuse un peu timide, réservée, qui joue avant tout animée par un dessein de bâtisseuse, de personne qui aime collaborer avec d'autres joueurs pour avancer dans le jeu. Tu t'y reconnais ?
Oui, pas mal. Naturellement, j'ai une grosse propension à ça. Dans un jeu de construction comme Minecraft, je suis une Timmy à cent pour cent. Mais ça dépend des jeux malgré tout. Je peux être très mauvaise perdante aussi et ça ne m'empêche pas d'aimer les jeux narratifs ou de jouer à World of Warcraft. Hors jeux vidéo, dans les jeux de société, je suis Spike à fond, je suis tricheuse et je fais tout pour gagner.
Minecraft est un jeu qui repose sur une espèce d'inspiration humaine universelle. On peut interagir et construire, à tel point qu'on trouve des reproductions de monuments très célèbres comme le Louvre, le Reichstag, Notre-Dame de Paris ou même le vaisseau de Star Trek. Est-ce que, à ton sens, cette manière de fonctionner sans suivre de but précis, constitue un pied de nez de Minecraft à l'industrie du jeu vidéo ?
Je serais tenté de te dire qu'avant tout le pied de nez est dans la création même du jeu, avec un type tout seul dans son coin, au chômage [NLDR : le Suédois Markus Persson] qui crée un jeu vidéo qui devient un best-seller et rentre dans le Top 10 des jeux de ces dernières années. Et en même temps, c'est vrai que, comme Second Life, ce n'est pas l'industrie qui a créée ces jeux. Mais honnêtement, je ne saurais pas vraiment te dire catégoriquement si c'est un pied de nez ou non. C'est le terme « pied de nez » qui m'embête. Je suis pas sûre que ça ait été fait dans ce sens là. Il y a en tout cas vraiment une innovation par rapport à ce qui avait été fait dans les mondes 3D, par rapport à la jonction entre un outil créatif et la notion d'enjeu. Je le formulerais plutôt dans ce sens que de parler de pied de nez.
Dans les réalisations complétement folles, certains joueurs ont créé une espèce de machine en assemblant des tonnes de blocs selon un ordre très précis, de manière à engendrer une structure qui soit en réalité une calculatrice capable de faire des calculs simples et les afficher avec des torches qui s'allument ou non, etc. C'est finalement une des très rares fois dans l'histoire du jeu vidéo où un ordinateur est construit à l'intérieur de l'ordinateur par des joueurs. C'est ce genre d'interactions et réalisations singulières qu'on va chercher quand on joue à Minecraft ?
Oui, oui, j'ai vu ça et c'est clairement ce qu'on va chercher quand on joue à ce genre de jeu. Il y a quelque chose de très vertigineux dans ce jeu. Il y a une forme d'entropie créative qui est possible à partir d'éléments et de mécaniques extrêmement simples. Je crois qu'il n'y a que cent-vingt associations d'objets possibles, ce n'est pas grand chose. Et pourtant, il est possible de créer des choses très élaborées. Tu peux créer un ordinateur, tu peux générer des enchaînements mécaniques. C'est un Légo super complet, un Mécano virtuel. Avec juste de petits objets, tu peux créer des moteurs, des engins, etc.
Tu as donc fait ce que tu appelles une « cyber-exploration » dans Minecraft, à savoir deux semaines d'immersion totale, sans moyen de communication avec l'extérieur, tout en tenant un journal de bord numérique en vidéo. Quel mode de jeu as-tu privilégié pour ça et quelle était ta démarche finalement ?
Le principe de la cyber-exploration est de se couper du monde. C'est l'idée très simple de tester – et j'enlève les questions corporelles – jusqu'à quel point on peut partir en voyage dans un jeu. Ça inclut de se couper de son monde, de ses relations. Du coup, je m'enferme, je coupe tous mes canaux de communication et je ne vis qu'au travers du jeu. Très vite, je me mets à rêver du jeu et ma vie devient une espèce de monomanie où je ne fais que ça. Deux semaines dans Minecraft a été une expérience un peu particulière. J'ai créé un serveur ouvert à tout le monde. C'était en freebuild, ce qui est assez peu courant, puisque ça veut dire que n'importe qui peut venir péter tout ce que j'ai construit. Et les actions sont irréversibles dans Minecraft. C'était aussi en survival, avec du danger. Un monde hostile ! Je voulais partir, comme dans Robinson Crusoé, à la conquête d'une île virtuelle coupée du monde. Je suis partie de rien, il y avait tout à construire. C'était une façon de partir vraiment à l'aventure. Mais bon, après j'ai triché. Comme j'avais les commandes serveur, je pouvais changer ce que je voulais et j'ai craqué, je suis passée en mode peaceful les derniers jours parce que je n'en pouvais plus. Mais contrairement aux autres explorations que j'avais faites, les gens pouvaient venir sur mon serveur. Je ne l'avais pas anticipé mais ça a créé un truc particulier : des gens qui avaient eu l'information, sont venus pour me soutenir ou vivre l'aventure avec moi. Cela a engendré une distorsion par rapport au mode de jeu normal. Ce n'était pas comme si j'avais juste eu un serveur ouvert, et point. Là, les gens étaient eux-mêmes dans une propre narration, sur un serveur qui ne durerait qu'un temps et fermerait. À ma grande surprise, j'ai eu des compagnons qui sont venus tous les jours, dont un qui était là quasiment tout le temps. Très vite, on s'est retrouvés à cinq habitués sur le serveur.
Comment se décomposaient tes journées ?
Je passais une douzaine d'heures à jouer. Je n'ai vu personne pendant deux semaines, je ne suis pas sortie. Une heure par jour était dédiée à faire la vidéo et la mettre en ligne. J'ai eu quelques moments de pause où je n'étais pas forcément en train de jouer. Mais en contrôlant le serveur, tu es dans le monde mais aussi dans l'esprit du monde. Tu vois tout ce qui se passe même quand tu n'es pas connectée toi-même. J'avais un petit côté voyeur où je gardais un œil sur les discussions des gens même quand je n'étais pas là. Mais j'ai fait quelques pauses visuelles parce que les gros pixels, c'est très fatigant.
Tu t'interdisais vraiment toute forme de conversation numérique. Tu avais coupé tes réseaux sociaux – je crois – et tes seules interactions se résumaient donc à discuter avec les gens qui venaient sur ton serveur ?
C'est ça. Bon, après j'avais le blog vidéo où les gens auraient pu commenter mais ça n'a pas été le cas. Je n'ai vraiment été qu'avec les joueurs et ça a été très particulier. Quand tu es dans le jeu, théoriquement, tu n'as que très peu de discussions. Tu as des conversations de voisinage de jeu à base de « T'as pas cinq ors ? » ou « Wow ! J'ai trouvé un truc ! ». À un moment donné, je me suis rendu compte que j'avais passé quatre ou cinq jours avec des échanges humains qui n'allaient pas plus loin que « Hey, t'as pas de l'or à me filer ? ». Je me suis dit qu'il fallait faire un peu plus parce que là, c'était vraiment trop pauvre ! Il y a bien un joueur qui m'a offert un jukebox qu'il avait fabriqué avec des disques dans le jeu. J'ai passé beaucoup de temps à écouter de la musique pour essayer de me nourrir. Mais au bout d'un moment, tu deviens fou. Et ça, je n'avais pas du tout anticipé. Dans World of Warcraft, je n'avais pas eu beaucoup d'échanges philosophiques ou même banals non plus. Ça dépassait rarement trois phrases, genre « Passe-moi le sel ! », « Merci ! », « GG », « T'as gagné ! », « Passe-moi une épée » ou je-sais-pas-quoi. Mais là, je me suis fait la réflexion parce qu'au bout de six jours, quelqu'un qui regardait les vidéos est venu sur le serveur et m'a dit qu'il n'osait pas échanger. Je lui ai dit : « MAIS VIENS ME PARLER ! ». Tout ça fait partie de l'aventure, du cadre qu'on détermine.
Finalement, ça annihile presque ma réflexion suivante, mais je trouvais qu'il y avait quelque chose de lyrique, de romantique presque dans cette notion d'explorateur qui part à la conquête d'un territoire sauvage. On aurait envie de te comparer à une aventurière obligée d'encaisser une forme de solitude malgré elle...
Oui c'est vrai, mais paradoxalement, je ne m'attendais pas – en créant le serveur – à avoir autant de présence, aussi vite. Il y a un rebond par rapport à ma précédente exploration, c'est le rapport à la trace laissée. Dans World of Warcraft, tu n'as pas d'ombre. Tu tues un monstre, il revit dix minutes après. Les discussions, les collaborations, tout est interchangeable. Il faut beaucoup de temps, je pense, pour créer des relations. J'étais sortie de ces quatre semaines dans le jeu avec une frustration horrible. L'ombre est ce qui te permet de vérifier que tu existes quelque part. Là, c'est vain, tu as un grand sentiment d'absurde. Dans Minecraft, je n'ai pas du tout eu ce sentiment. Le fait de faire des choses, c'est quelque part réaliser sa propre existence à travers ce qu'on fabrique et les traces qu'on laisse. Il y avait le délire Robinson Crusoé, l'aspect solitude, c'était une mise en danger quelque part, et un questionnement comme toujours par rapport aux univers virtuels et la façon dont l'esprit humain peut s'y frotter et y vivre. Alors oui, il y avait ce petit côté romantique « je me casse sur mon île ». Il y a eu des moments un peu durs, de lassitude, mais pas tant que ça non plus.
Avais-tu entrepris de bâtir des choses en particulier sur ce laps de temps de deux semaines ?
Non, je n'y suis allée sans aucune intention particulière. Même une fois sur place, il y a plusieurs façons d'aborder les choses, de manière plus ou moins naïve et intuitive. Moi, je me suis posée zéro question, c'était l'aventure qui comptait.
Tu tenais donc ce carnet de bord vidéo. Tu as appelé chacune de ces vidéos « fragment de mémoire ». Dans ces modules de trois ou quatre minutes, on se balade dans des lieux et des environnements divers. On sent que ça a valeur de témoignage, mais y avait-il autre chose derrière ?
C'est extrêmement simple, avec ces vidéos, c'est l'idée de la photo de vacances. Mon expérience s'est essentiellement construite autour de « projets », mais pas au sens sérieux et lourd du terme. L'ensemble n'est pas suffisamment complet pour être présenté comme une œuvre en tant que telle. Il faudrait associer beaucoup de choses à ces fragments de mémoire pour qu'il y ait une lisibilité. En l'état, ces vidéos ont une valeur esthétique. On voit des espaces qui ont été créés, mais il faudrait ajouter bien des choses pour pouvoir suivre l'aventure vécue et la mise en abîme.
Toutes les constructions qu'on voit dans ces vidéos n'existaient pas à la création du serveur ?
Non, rien du tout. Pour la grande tour par exemple, il a fallu trois jours pour la bâtir. L'idée était de pouvoir faire un monument. Il y a un principe de vertige très fort dans Minecraft grâce au moteur 3D qu'ils ont créé. Du coup, je voulais faire une tour qui aille du centre de la Terre jusqu'en haut du ciel. Heureusement, je me suis faite aider par d'autres joueurs qui venaient en sortant du boulot. J'avais pitié pour eux. Parce que tu creuses brique par brique. Et pour creuser, il te faut des outils qui se pètent régulièrement... Ça a été un truc que j'ai regretté, mais une fois que tu y es et que ça fait déjà deux jours que tu te fais chier, tu te dis « bon maintenant, j'y vais jusqu'au bout ». Et ça, je n'aurais pas pu le réaliser sans une immersion.
As-tu rejoué depuis ?
Non. J'ai eu des petites envies, mais non. Je crains que si j'y joue juste comme ça, l'expérience risque d'être frustrante au regard de cette aventure hallucinante que j'ai vécue. Et l'autre truc, c'est que j'ai peur de tomber dedans. Ce n'est pas le type de jeu où tu joues vite fait en cinq minutes. C'est très chronophage. Si tu ne t'investis pas, ça n'a aucun intérêt.
Crédit Photo : Clément Bec-Karkamaz
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