Chargement en cours

 

Anonymous : les guerres ne se gagnent pas avec un masque

Jeudi 23 février 2012 par Loïc H Rechi Tags: journalisme, hacktivisme, société
ILS Y CROIENT : À l'automne dernier, la branche mexicaine des Anonymous se frotte à un cartel de la drogue. Une fois encore, l'organisation au masque truste la figure du militantisme numérique mais ce combat hautement symbolique s'avère être plus un tour de passe-passe qu'une véritable passe d'armes.


 

Réflexions et points d'interrogation 

PROLOGUE

L'Église de Scientologie, Paypal, le FBI, Sony, le Sénat mexicain ou encore Hadopi ont pour point commun d'avoir fait les frais à un moment ou un autre d'actions numériques menées par ce groupe protéiforme qu'on a désormais coutume de nommer Anonymous. Dans un monde technologiquement dépendant, ce type d'opérations a le don d'entrainer bien des soucis aux institutions visées, sur une échelle allant de la paralysie gênante aux pertes financières qui se comptent en millions, et pas de roupies, les millions.
 
Dans une tribune intitulée « Réflexions sur le cyberespace et les Anonymous », publiée sur le site du journal Le Monde le 8 février 2012, Maxime Pinard, chercheur à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) développait sur quelques lignes une analogie intéressante, comparant ces activistes numériques devenus incontournables à un groupe terroriste qui l'a été tout autant pendant dix ans :
 
« Cette pluralité d'initiatives est à mettre sur le compte de l'hétérogénéité même des Anonymous qui ont des intérêts personnels, ou dans le meilleur des cas, partagés par des petits groupes de cyberactivistes. De cette réalité, on peut, en caricaturant à peine, comparer les Anonymous à la nébuleuse terroriste Al-Qaïda, dans le sens où l'intérêt est dans l'appartenance à une franchise célèbre qui confère une relative légitimité. Ainsi émergent des groupes Anonymous dans de nombreux pays, à l'instar de la France, où un groupe dénommé Anonymous France a revendiqué plusieurs attaques, qui n'ont rien de comparable en terme de puissance à leurs homologues anglo-saxons. »
 
L'omniprésence établie d'Anonymous dans l’espace médiatique globalisé pour expliquer – ou justifier peut-être – bien des actions de piratages en ligne ne serait donc pas sans rappeler celle d'Al-Qaïda il y a quelques années, à une époque où le moindre attentat valait au groupe terroriste les soupçons de la planète toute entière. La comparaison peut paraître exagérée tant les adeptes du masque de Guy Fawkes n'ont rien à voir – ni dans l'idéologie, ni dans la formation, ni dans les méthodes – avec les combattants du jihad à la solde de feu Oussama Ben Laden, mais il n'empêche que par leur absence d'organisation, par l'existence d'autant de cellules locales – voire plus en fait – qu'il n'y a de pays. Revendiquer son appartenance à la nébuleuse Anonymous suffirait à légitimer aujourd'hui une certaine esthétique de l'hacktivisme, un militantisme en mode grande consommation.  
Un message morbide sous le signe du Z 

ACTE 1 : ZETAS VERSUS LES BALANCES

Au milieu de cette masse de flux et d'individus bien difficiles à cerner, le cas des Anonymous mexicains est particulièrement intéressant, pour ne pas dire emblématique. Le pays s'affiche comme la quatorzième économie mondiale en 2011 si l'on s'en réfère à son PIB nominal, intercalé entre l'Australie et la Corée du Sud, excusez du peu. Mais derrière des apparences statistiquement amènes, cet état est le théâtre quotidien de violences qui se traduisent d'une part socialement par une émigration périlleuse et illégale vers le voisin américain, et d'autre part par un seuil de criminalité tout bonnement délirant, en grande partie imputables à des conglomérats de la drogue économiquement et politiquement hyperpuissants, qu'on a l'habitude de désigner sous le nom de cartels. Veillant à s'assurer le maximum de tranquillité pour mener leurs affaires en toute impunité et avec discrétion, ces groupes n'ont jamais hésité à s'en prendre à la police autant qu'aux journalistes.

Conjointement au développement de l'accès à Internet dans le pays de Carlos Slim – roi des télécommunications au Mexique et homme le plus riche du monde – sont apparus nombre de blogs et forums de discussion dédiés à l'univers des cartels. Entre fascination et répulsion, certains de ces sites ont cristallisé le ressentiment de toute une frange de la population excédée de devoir ramasser les cadavres, usée de subir la corruption d'une partie de la police et de la classe politique. Pendant longtemps, les internautes « rebelles » ont été épargnés par les violences des cartels, ceux-ci ne pouvant pas grand-chose à vrai dire. Mais modérément tolérants quant à l'idée d’être vilipendé et encore moins lorsque ça dénonce sérieusement, l'un d'entre eux, le cartel des Zetas a sifflé la fin de la récréation. En septembre 2011, les corps inertes – et même éventré pour la seconde – d'un homme et d'une femme sont retrouvés pendus à une structure métallique dans une zone industrielle de Nuevo Laredo, une ville à cheval sur la frontière américaine. Sur la pancarte jaune déposée à côté des cadavres un message simple :

« Cela arrivera à toutes les balances d'Internet (Frontera al Rojo Vivo, Blog Del Narco, ou Denuncia Ciudadana). Vous êtes prévenus, on vous a à l'œil. Signé Z. »

Premier épisode d'une série qui aurait coûté la vie à quatre internautes jusque-là, ce double meurtre est venu rappeler qu'Internet ou pas, on ne badine pas avec les cartels, particulièrement avec les Zetas réputés être des plus sanguinaires. Selon l'Agence Antidrogue Américaine (DEA), la guerre des cartels entre eux et contre le gouvernement aurait déjà fait 43 000 morts depuis la fin de l'année 2006. Et compte tenu des millions de dollars brassés par le cartel chaque année, les experts en renseignement de chez Stratfor ne doutent pas un seul instant que les Zetas disposent de leur petite armée de pirates informatiques pour faire la chasse « aux balances ».

Le masque d'Anonymous Mexicain 

ACTE 2 : ANONYMOUS VERSUS ZETAS

Et les Anonymous dans tout ça ? S'attaquer à un cartel quel qu'il soit – et d'autant plus quand il s'agit de « Los Zetas » – est le genre de décision qu'on retourne deux fois dans sa tête avant d'y aller pour de bon. Les Anonymous mexicains se sont pourtant empêtrés de leur propre chef au cœur du débat. Le 6 octobre 2011, un membre présumé poste une vidéo en ligne. Le célèbre masque tiré de V pour Vendetta sur le visage, il accuse les Zetas d'avoir enlevé l'un des leurs à Veracruz alors qu'il participait à l' « Opération Paperstorm », soit une bonne vieille distribution de flyers avec des revendications du groupe. Dans son message, l'anonyme masqué exhorte le cartel à relâcher l'otage avant le 5 novembre, menaçant l'organisation de révéler une liste exhaustive de personnalités corrompues et acquises à sa cause, du chauffeur de taxi jusqu'au politique haut placé, si elle ne s’exécute pas.
 
Face à cet épisode d’une ampleur inédite, les observateurs les plus proches du mouvement s'étonnent d'une telle prise de position de la part de la branche mexicaine. Le combat des Anonymous mexicains s'écarte alors des sphères les plus confinées pour atteindre les sas de mainstreamisation à l'instar du magazine Wired. Face au potentiel d’un sujet pareil, la presse internationale mord à l'hameçon quasi instantanément et embraie, trop alléchée par la réalité improbable d'un groupe de nerds s'attaquant tout à coup aux pires criminels de ce monde.
 
Mais parmi les Anonymous eux-mêmes – si tant est qu'on puisse dire qui en est vraiment – l'affaire divise, notamment à l’idée qu’on puisse mettre des innocents en danger. Quelques jours avant la date du 5 novembre, les Anonymous mexicains – canal historique – réfutent être à l'origine de la vidéo via un communiqué sur Facebook, amplifiant encore le flou entourant la situation. À plusieurs reprises, l' « #OpCartel » est annulée par une faction du groupe, puis remise en branle par une autre. Certains journalistes, dubitatifs, vont même jusqu'à questionner la vidéo elle-même. Tout finit pourtant par se régler bizarrement le 4 novembre, soit la veille de l'ultimatum quand un membre poste un communiqué sur le blog des « Anonymous IberoAmerica » cette fois, annonçant que la victime kidnappée a été relâchée avec quelques bleus mais bien vivante. Les médias internationaux – même les plus respectables – exultent littéralement (« Au Mexique, Anonymous fait fléchir un cartel de la drogue »), se félicitant de cet improbable retournement de situation.
Porter le masque et agir sous cape ? 

ACTE 3 : ANONYMOUS VERSUS SES PROPRES LIMITES

Mais l'histoire est trop belle, et c'est la possibilité même qu'il n'y ait jamais eu de kidnapping qui trotte dans les esprits des quelques journalistes qui ont suivi l'affaire de près, bien renseignés par leurs sources dans le mouvement. Le fait que le procureur de Veracruz, sollicité par ailleurs, avance qu'il est dans l'impossibilité de confirmer qu'un tel enlèvement a eu lieu, n'est pas non plus pour éclaircir les esprits.
 
L'affaire a sans doute atteint son paroxysme médiatique quand Adrian Chen, un journaliste du site américain Gawker a fini par accuser Barret Brown d'avoir carrément monté l'Opération Cartel. Se présentant comme très proche des Anonymous mais s'exprimant à visage découvert, Barret Brown est notamment connu pour avoir reçu un chèque d'avance à six chiffres en 2011 de la part d'Amazon pour écrire un bouquin sur l'histoire du mouvement. Et au travers de vidéos et autres chats, cet Américain a effectivement beaucoup soufflé le chaud et le froid dans cette affaire, multipliant les affirmations sans preuve sur le sort de l'otage.
 
Et à vrai dire, arrivé à ce stade, la véracité ou non du kidnapping est presque de l'ordre du détail. L'affaire souligne les limites d'un modèle basé sur une volatilité totale, une absence de structure qui permet une flexibilité telle, qu'elle peut être utilisée contre ses maîtres. Après tout, rien ne permet d'avancer que le mouvement autant que le cartel n'aient pas été totalement instrumentalisés par un troisième parti trouvant son intérêt à regarder les deux autres s'affronter, aussi opposés soient-ils. Et sans doute là que se trouvent les limites de l'action anonyme et numérique. Chacun peut se revendiquer du mouvement, embrasser la cause, lui faire endosser le pire comme le meilleur, sans aucune conviction, simplement par intérêt ou par ennui. Certaines batailles peuvent se gagner en ligne, mais au bout du compte, aucune guerre n'a jamais été gagnée le visage masqué, sans que ne coule le sang.
 

Illustration principale : montage d'après une photographie de Michael Connell [CC BY-NC-SA 2.0]

En lien direct

Série
Ils y ont cru / Ils y croient
Chaque jeudi pendant la durée de l'expérience 2026, la série « Ils y ont cru / Ils y croient » titille les utopies enfouies ou en cours. Pour bien empoigner les rêves autant s'y prendre à 4 mains : Loïc H Rechi fait reluire ceux qui... Lire la suite

Dans la série

Article
Les robots de l'US ARMY
Faire la guerre avec des machines ou en devenir une
Jeudi 22 mars 2012
ILS Y CROIENT. Pour pouvoir guerroyer sans mettre en péril la vie de ses soldats, l'armée américaine développe des robots en tous genres. De l'hélicoptère portant des charges sur le terrain aux prothèses qui équipent ceux qui en reviennent... Lire la suite

Article
Des capsules temporelles remplies de graines et de noyaux
Vendredi 16 mars 2012
Ils y ont cru et ils y croient encore ! Dans les pays nordiques, les hommes d'aujourd'hui enfouissent graines vitales et atomes mortifères dans des réserves, véritables capsules temporelles, conçues pour traverser les âges de façon autonome. Lire la suite

Article
Survivre, s'adapter, s'enterrer
Manuel d'architecture survivaliste
Jeudi 8 mars 2012
ILS Y CROIENT. Persuadés que la fin de monde est proche, les survivalistes s'équipent pour compter parmi les derniers hommes. Futurs rescapés du feu nucléaire, des catastrophes naturelles, des prédictions mayas et de l'anarchie ambiante,... Lire la suite
Article
Kangbashi, ville nouvelle et déserte en Mongolie-Intérieure
Lundi 5 mars 2012
Ils y ont cru... et en Chine certains y croient encore. La ville d'Ordos, préfecture de la riche province de la Mongolie-Intérieure a décidé de se doter d'un nouveau quartier afin de pérenniser sa croissance et d'anticiper un flux... Lire la suite
Article
Cybersyn, le socialisme cybernétique d'Allende
Jeudi 16 février 2012
Ils y ont cru : Pendant sa courte présidence, Salvador Allende fait appel à Stafford Beer, un cybernéticien anglais, afin de l'aider à réguler l'économie chilienne. De leur rencontre naquit le Projet Cybersyn, une révolution politique... Lire la suite
Article
La chasse à l'hélium 3
À la conquête des ressources énergétiques de l'espace
Jeudi 9 février 2012
Ils y croient : Dans un monde où l’essentiel des citoyens ont des rêves d’économie de marché et de consommation effrénée, les nécessités énergétiques sont fatalement vouées à augmenter. Face aux limites des ressources terrestres, certains... Lire la suite

Article
The Lebanese Rocket Society
Redonner de l’espace au rêve
Jeudi 2 février 2012
Ils y ont cru : Dans les années 60, des scientifiques libanais lancent dans l'espace des fusées ornées d'un cèdre. Ayant incarné un temps l'espoir d'un peuple, leur projet a sombré dans l'oubli. Avec The Lebanese Rocket... Lire la suite

Rebonds

Rendez-vous
Mercredi 25 Juin 2014
Rendez-vous
Samedi 14 Juin 2014
Rendez-vous
Jeudi 12 Juin 2014 - Dimanche 15 Juin 2014
Rendez-vous
Mercredi 30 Avril 2014